Russell Banks, la voix des invisibles
Auteur d'une œuvre majeure et engagée, l'écrivain américain s'est éteint à New York.

- Publié le 09-01-2023 à 08h08

On savait l'écrivain américain Russell Banks malade : il n'avait pu répondre à l'invitation du dernier festival America, en septembre dernier, pas même pour une conversation virtuelle. Il est décédé à New York ce 7 janvier, à l'âge de 82 ans. Son dernier roman, Oh, Canada , était paru en français en septembre dernier. Vertigineuse réflexion sur l'identité, ce roman crépusculaire mettait en scène Leonard Fife, "l'un des documentaristes du Canada les plus renommés et admirés". À 77 ans, se sachant condamné par un cancer, ce dernier est déterminé à livrer son histoire face caméra, en présence de sa femme. "C'est sa dernière chance d'arrêter de mentir à Emma, sa dernière chance de lui rendre en public tout ce qu'elle lui a donné en privé", écrivait Russell Banks. On pouvait deviner en ces pages quelque accent autobiographique.
Fin observateur de son temps
Deux fois finaliste du prix Pulitzer, Russell Banks était l'un des écrivains majeurs de sa génération. Romancier, nouvelliste, poète, il a longtemps été professeur de creative writing à la prestigieuse Université de Princeton, aux côtés de Joyce Carol Oates. Né en 1940 dans une famille très modeste du Massachusetts, il était membre de l'American Academy of Arts and Letters, et a présidé un temps le Parlement international des écrivains.
Fin observateur de son temps, Russell Banks est l'auteur d'une œuvre engagée, progressiste, qui stigmatisait les grands maux de l'Amérique. Écrire était pour lui une manière de comprendre les autres, et d'abord lui-même. "On écoute des histoires tout le temps, on comprend les autres à travers ce qu'ils racontent. Nous avons d'ailleurs besoin de nous raconter aussi des histoires à nous-mêmes pour comprendre notre propre vie", nous confiait-il en 2017, avant d'ajouter : "Voir les autres dans un large contexte est quelque chose que je pratique depuis l'enfance, à la manière d'un anthropologue. Lire dès le plus jeune âge de la fiction, les auteurs grecs, les grands romans, a probablement joué." Grand voyageur, il assurait pourtant ne jamais avoir fui. "J'ai plutôt couru vers quelque chose d'autre. Découvrir le vaste monde a été une constante dans ma vie."
"La complexité l'intrigue"
Sur son art, il se confiait en ces termes fin 2018 au magazine America : "Je suis fondamentalement un storyteller, un raconteur d'histoires. Au fond, la forme importe peu. Que ce soit à travers un roman, un poème, une pièce de théâtre, un film ou une série, vous aurez toujours besoin de raconteurs d'histoires. […] En tant qu'écrivain, je me donne beaucoup de mal pour que mes romans ne soient jamais didactiques, idéologiques ou programmatiques. Mes opinions politiques doivent rester à l'écart de mon travail de romancier. J'essaie de proposer une vision plus large que celle du citoyen Russell Banks, ce type de gauche, résolument démocrate et focalisé, comme tout le monde, sur l'actualité immédiate. Mais il est inévitable que ma vie de citoyen et mes écrits de romanciers se croient à un moment ou à un autre…"
Pierre Furlan, son traducteur chez Actes Sud, avait pris la parole lors du dernier festival America. Selon lui, Russell Banks était "furieux de ce qui se passait aux États-Unis. Pour lui, c'est pire qu'ailleurs, mais il n'a jamais méprisé les gens pour leurs opinions, il essaie de les comprendre. La complexité l'intrigue, c'est en ce sens qu'il est politique". Même pour celui qui le connaît si intimement, "l'écriture de Russell Banks est difficile à définir. Alors qu'il vieillissait, son style est devenu plus ramassé, avec un rapport à la réalité plus dense. Il aime ses personnages, qui sont des gens assez ordinaires, parfois un peu marginaux, à qui il donne un cachet exceptionnel." D'Affliction à Sous le règne de Bone, de De beaux lendemains à American Darling, de Lointain Souvenir de la peau à Continents à la dérive, Russell Banks nous laisse une œuvre immense.