Deux femmes face à un nouveau chapitre de leur vie
"Vers la joie de Laurence Tardieu" et "Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau" d'Anne Brécart. Un après où tout est à inventer, où rien n'a pu être anticipé.

- Publié le 01-05-2025 à 14h59

D'une aube à l'autre, le précédent livre de Laurence Tardieu, retraçait la traversée des 158 jours qu'Adam, son fils alors âgé de quatre ans, avait passés à l'hôpital, menant un âpre combat contre une forme sévère de leucémie. Une épreuve d'autant plus difficile que le corps d'Adam n'a pas réagi comme annoncé. Un jour, le chemin tracé par l'équipe médicale s'est arrêté, et il a fallu affronter l'inconnu. Adam a été sauvé, après la destruction de sa moelle osseuse suivie d'une greffe. Le couple formé par les parents d'Adam, lui, n'a pas survécu à cet éprouvant marathon, effectué lors du premier confinement.
Pour Vers la joie, Laurence Tardieu reprend le fil de son récit peu après l'avoir abandonné, alors qu'il lui est impossible de reprendre la vie comme avant. Il lui faut à présent veiller sur les deux sœurs aînées d'Adam, qui vacillent sous le contrecoup. Surtout, le réel lui "coule entre les mains, comme du sable auquel on ne peut donner forme". Le monde lui non plus n'est plus le même, inexorablement menacé par la crise climatique, fragilisé par les désordres géopolitiques. Mais c'est surtout le rapport qu'elle entretient au temps qui est à présent déformé : il lui apparaît éventré, élastique, sans substance.
Un nouveau moi
Dans la foulée, la vie intérieure doit redessiner un moi nouveau, qu'il faut apprivoiser. La voilà "perdue sur un territoire [qu'elle ne connaît] pas". Mais combative, une fois encore. Grâce aux mots, et pour eux. "Une partie de moi-même est restée 'là-bas'. Là où ça ne peut pas se dire, se raconter, se décrire." Et pourtant, par-delà sa solitude, elle est déterminée à partager ce qu'elle affronte, sachant qu'il n'y a pour elle "pas d'autre chemin pour réapprendre à vivre". Mot après mot, Laurence Tardieu dessine donc l'indicible, ou plus précisément l'irreprésentable. Avec obstination, honnêteté, tendue vers la lumière. Tout est à inventer pour avancer vers la joie. Elle le prouve d'une plume sincère, radieuse, enveloppante.
C'est une séparation qui plonge Anne Brécart dans le désarroi. La voilà qui échoue dans un appartement qu'elle n'a pas choisi, où tout lui est étranger. Mais elle retourne dans la maison familiale une semaine sur deux retrouver ses deux garçons. Après vingt ans de vie commune, cette enseignante découvre une solitude non désirée.
C'est à l'école qu'elle remarque que S., l'un de ses collègues, a des égards pour elle. Très vite, elle se met à attendre ses messages, ses rendez-vous. Mais cet homme se révèle peu fiable, l'invitant pour l'oublier sans crier gare. De son côté, elle n'exige rien, ce qui ne l'empêche pas de se sentir inconsistante.
Un lien paradoxal
Dans ce roman en forme de journal intime, une femme retrace des jours inédits dans leur matérialité, redécouvrant l'attirance alors qu'un lien paradoxal l'unit à S. Le temps a désormais pris une autre saveur pour celle qui, privée de la maison qui la définissait, cherche un nouvel ancrage. Des rues de Genève à la ferme héritée de ses aïeux, qu'elle appréhende avec un regard inédit, elle progresse. Il y a le passé qui réapparaît, l'absence d'une amie qui rejaillit, les déambulations qui l'inscrivent dans un espace. Pourquoi consentir à cette étrange relation ? Et pourquoi pas ? "[…] aimer juste comme ça, pour rien, sans projet, juste pour le bonheur ou le malheur d'éprouver, est une suprême preuve de liberté."
Au fil de "rendez-vous furtifs dans le temps, mais sans fin dans [sa] tête, dans [son] cœur, dans [son] imagination", elle chemine en compagnie du Journal de Virginia Woolf, qui lui tient lieu de famille d'accueil. Avec une infinie délicatesse, Anne Brécart passe d'une sensation à un souvenir, d'un espoir à une contemplation. Et nous ravit.
⇒ Vers la joie | Récit | Laurence Tardieu | Robert Laffont, 173 pp., 19 €, numérique 13 €
⇒ Je me réveillerai un matin sous un ciel nouveau | Roman | Anne Brécart | Zoé, 144 pp. 16,50 €, numérique 10 €
EXTRAIT
"Où est la "vraie vie", au-dedans ou au-dehors, je me demande, ne sachant plus s'il faut désormais oublier ou se souvenir."
Laurence Tardieu in "Vers la joie"