De l'Antiquité aux zombies, les plus grands récits épidémiques

De Sophocle à Camus, épidémie et pandémie contaminent les lettres de longue date. Châtiment divin ou métaphore sociale, elles sont souvent à double sens. Et toujours reflet des maux de l'humanité.

Alain Lorfèvre
"Le triomphe de la mort", Pieter Brueghel l'Ancien (vers 1562)
"Le triomphe de la mort", Pieter Brueghel l'Ancien (vers 1562) ©WIKIMEDIA COMMONS

"Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés" écrivait Jean de la Fontaine dans Les Animaux malades de la peste (1678). Évoquant son roman, Némésis (2012), qui traite d'une épidémie de polio en 1944, l'Américain Philip Roth affirmait qu'une épidémie est "la forme la plus extrême de la malchance : cela vous tombe dessus et vous n'y pouvez rien".

Dans sa thèse de doctorat La contagion des imaginaires(1) (2014), la chercheuse en littérature Aurélie Palud relève que mettre en scène l'épidémie, c'est "ranimer des peurs ancestrales et rappeler que la folie point sous la raison, la violence sous l'urbanité, la sauvagerie sous la civilisation."

Dans Contagions, rédigé en six jours début mars (en libre accès sur le site du Seuil), Paolo Giordano évoque la peur "de découvrir que l'échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes."

Châtiment divin

Suscitant l'effroi et la sidération, le meilleur et le pire, jadis sources de superstition, défi à l'hubris des puissants ou à la rationalité cartésienne (selon laquelle les humains seraient "maîtres et possesseurs de la nature"), épidémies et pandémies irriguent la littérature depuis l'Antiquité, corpus littéraire qui "laisse entrevoir un imaginaire commun", selon Aurélie Palud.

On doit une des premières chroniques d'épidémie à Thucydide dans La guerre du Péloponnèse. Il relate la peste qui frappe Athènes, entre 431 et 428 av. J.-C. : "Ils mouraient pêle-mêle et les cadavres s'entassaient les uns sur les autres […]. On inhumait comme on pouvait."

De l'Antiquité́ au Moyen-Âge, l'épidémie est châtiment divin. Œdipe Roi (429 av. J.-C.) de Sophocle débute quand le devin Tirésias affirme à Œdipe qu'il est responsable de la peste qui s'abat sur Thèbes. Dans l'Illiade d'Homère, Apollon inflige la peste aux Achéens pour punir Agamemnon d'avoir séduit la fille d'un grand prêtre. La Bible abonde d'allusions au "fléau de Dieu". L'un des quatre cavaliers l'Apocalypse, le "chevalier pâle" évoque tout autant la maladie que la mort.

Le Décaméron de Boccace (1349-1353) s'ouvre par une description saisissante des ravages de la peste noire qui décime l'Europe ces années-là, laquelle hante aussi Les Contes de Canterbury (1387-1400) de Geoffroy Chaucer, influencé par Boccace. Dans un contexte troublé et morbide, les deux auteurs animent une galerie de personnages qui révèlent les mutations de la société médiévale et portent un regard critique sur les institutions religieuses.

L'épidémie métaphore des maux de la société

La superstition affleure encore dans Journal de l'année de la peste (1722) de Daniel Defoe, où un certain H. F. dépeint l'épidémie de peste qui a frappé Londres entre 1664-1665. Il est lui-même marqué par celle qui a décimé Marseille en 1720. Dans son roman, l'épidémie devient métaphore de la "peste sociale". Dans Histoire de la colonne infâme (1840) d'Alessandro Manzoni, l'épidémie de peste qui sévit à Milan en 1630 entraîne la condamnation de deux innocents accusés d'être des "infecteurs".

Comme le relevait Susan Sontag dans La Maladie comme métaphore (1978), les épidémies mortelles "offrent le plus de possibilités pour désigner métaphoriquement tout ce qui est estimé être détraqué sur le plan moral et social". Ou politique : La maladie blanche (1937) de Karel Capek dénonce le totalitarisme nazi quand La Peste (1947) d'Albert Camus devient une allégorie de la "peste brune" nazie et de "la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. […]" selon l'écrivain.

Jean Giono semble avoir eu les heures sombres de l'Occupation à l'esprit en écrivant Le Hussard sur le toit (1946) où la deuxième pandémie de choléra qui endeuille la Provence entre 1826 et 1837, révèle les "tempéraments les plus vils ou les plus nobles".

Pandémies et apocalypse

Cette "bibliothèque de l'épidémie" se complète d'une littérature apocalyptique, née dans la Grande-Bretagne de la Révolution industrielle.

H.G. Wells est un des rares à présenter une vision positive des pandémies. C'est un virus qui sauve la Terre des Martiens dans La Guerre des Mondes (1898) et une pandémie de peste consécutive à une guerre mondiale débouche sur un âge d'or dans The Shape of Things to Come (1933).

Avant lui, Mary Shelley, créatrice de Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), a jeté les bases du roman post-historique ou postapocalyptique. Dans Le dernier homme (1826), le monde de 2073 ravagé par une peste fulgurante après une guerre généralisée.

Hommage ? 2073 est aussi l'année de narration de La Peste écarlate (1912), nouvelle d'anticipation de Jack London. Le monde y est revenu à l'état sauvage, à la suite d'un fléau qui a éradiqué l'humanité en 2013. L'auteur de L'Appel de la forêt est un des premiers à décrire scientifiquement la propagation d'un virus. Huit ans avant, la peste a frappé San Francisco. Par crainte des répercussions économiques, les autorités ont tardé à agir. Dans la nouvelle de London, les gouvernements sont non efficients. Sa vision est nihiliste, avec paniques collectives, égoïsme et prédation brute.

En 1949, l'oublié George R. Stewart prolonge dans La Terre demeure ce canon de la science-fiction moderne, américaine en particulier. Comme London, Stewart imagine qu'une pandémie fulgurante ramène l'humanité à l'âge de pierre. Le roman, dont le titre provient de L'Ecclésiaste (livre de la Bible hébraïque), fourmille de références bibliques, récit d'une nouvelle Genèse.

Ce courant se nourrit à partir des années 1950 de la peur du cataclysme nucléaire et du communisme ("peste rouge" assimilée à un virus), puis de la crainte de l'épuisement des ressources naturelles (La Sécheresse de J. G. Ballard, 1964).

La Terre demeure est une influence revendiquée de Stephen King pour son célèbre Le Fléau (1978) où une pandémie de grippe tue la majeure partie de la population mondiale. Michael R. Collings, exégète de l'œuvre de King, y lit "une dissection perspicace de la fin du vingtième siècle et d'une Amérique obsédée de technologie, moralement désorientée, aux frontières de sa propre destruction".

Des vivants et des morts-vivants

Zombies et vampires en sont une autre variante sur fond d'infection ou de contamination. On rappellera que le terme "undead" (non-mort) est créé par Bram Stoker dans Dracula (1897). "Morts-vivants" est forgé par Richard Matheson dans Je suis une légende (1954), modèle oublié de la littérature et du cinéma zombie, en vogue depuis 1968 et le séminal La nuit des morts-vivants (1968) de George A. Romero (qui revendique l'influence de Matheson).

La série télévisée The Walking Dead (dix saisons depuis 2010), qui prolonge le motif de l'apocalypse zombie, est née de la série de romans graphiques de Robert Kirkman (2007 à 2019), tout comme le blockbuster World War Z (2013), adapté du roman éponyme de Max Brooks (2009).

Ces œuvres s'approprient la vision millénariste (interprétation littérale de L'Apocalypse de Saint Jean) chère au protestantisme évangélique – ce qui explique leur popularité auprès du public conservateur aux États-Unis.

La nuit a dévoré le monde (2012) du Français Martin Page revisite l'apocalypse zombie et pandémique sous un angle qui nous est proche : un survivant, confiné dans un appartement parisien, s'invente de nouvelles routines pour résister à la peur et à la folie.

Concluons avec Giordano et son "invitation à réfléchir" dans Contagions : "au fait que nous n'appartenons pas seulement à la communauté humaine. Nous sommes l'espèce la plus envahissante d'un fragile et superbe écosystème."

1. La contagion des imaginaires. Lectures camusiennes du récit d'épidémie contemporain, Littératures. Université́ Rennes 2, 2014. Parution aux Presses universitaires de Rennes été 2020

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