Laetitia Masson, réalisatrice de la série "Aurore": "J'essaie de raconter des histoires de l'intérieur des personnages"
- Publié le 10-01-2018 à 18h22
- Mis à jour le 10-01-2018 à 18h23

Arte accueille la première mini-série de Laetitia Masson, ce jeudi 11 janvier, à 20h55. Entretien.
Laetitia Masson signe sa première mini-série, pour Arte, Aurore**, un triptyque d'une rare force qui confronte deux enfants à une scène de crime : l'une, coupable, l'autre, témoin.
Qu'aviez-vous envie de raconter avec "Aurore" ?
Mon idée était de questionner un sujet qui puisse résonner en chaque être humain : la question de l'enfance, de l'éducation. Comment guide-t-on un enfant jusqu'à l'humanité ? C'est la même question dans "Star Wars", c'est-à-dire la lutte entre le bien et le mal.
L'environnement joue un rôle important.
Oui, il impacte chacun : la mère, le système scolaire. Dans ce film, l'environnement est assez aride.
Ce sont des terres en friche sur lesquelles les enfants grandissent comme des mauvaises herbes.
Oui, mais la problématique peut se rencontrer dans des milieux beaucoup plus favorisés, sauf qu'elle s'articulerait différemment. Soit, il y a trop peu, soit il y a trop et ce n'est pas bon non plus. On ne choisit pas où on naît, mais un enfant est structuré par des guides, et pas seulement les parents. Je voulais questionner chacun sur sa responsabilité, son rôle, sa fragilité. Comme c'est pour la télé, je trouvais bien qu'on s'impose aux gens. C'est trop difficile de faire un film, je veux absolument toucher les gens, mais d'une façon qui les rende actifs et acteurs de leur vision. Je veux les impliquer, pas seulement les prendre en otage.
On peut voir cette mini-série comme un film en trois parties. On reste à la frontière du cinéma.
C'est dû à la mise en scène. On peut structurer trois épisodes comme trois chapitres d'un récit. Je travaille sur une série de six épisodes, "La Bête" (titre provisoire), adaptation libre, au féminin, et contemporaine, du "Dr Jekyll and Mr Hyde" de Stevenson, pour le producteur Nicolas Traube. Je n'ai pas encore de chaîne. C'est un autre type de récit. Je lis énormément de littérature, et cela m'intéresse beaucoup de réfléchir à la structure de la narration, de savoir comment amener le téléspectateur dans un état, de réflexion et d'émotion, même physique, organique. Cela peut passer par la musique, un gros plan, un zoom, un mouvement de caméra.
"Aurore" est nourrie du silence, des non-dits, du sous-texte, de tout ce qui permet d'imprimer quelque chose de personnel sur ce qu'on regarde.
J'essaie de raconter des histoires de l'intérieur des personnages. Je ne fais pas de démonstration objective. J'essaie d'assumer la subjectivité et d'en montrer à la fois la beauté et la limite. C'est ce qui est en œuvre dans chacun des personnages : la mère, notamment, dont j'essaie de montrer comment elle a été l'esclave d'un beau rêve, qui l'a emprisonnée et l'a fait devenir un monstre malgré elle. Il s'agit d'essayer de comprendre le monstre en l'autre pour essayer de le juguler en nous quand il se réveille.
Dans "Aurore", même sur les terres désolées, il y a de la lumière, des couleurs, de l'espoir.
On a tourné en Camargue, dans deux villes liées à l'exploitation du sel, qui a complètement disparu. C'est mon autre obsession : je pense qu'il n'y a pas de fatalité, qu'on n'est condamné ni par son milieu, ni par son passé, que chaque rencontre, - et ce peut être un paysage, un être humain …- peut rejouer le destin. C'est d'ailleurs le sujet de mon prochain film de cinéma, dont le tournage est prévu cet été. Nous sommes moteurs et responsables de nous-mêmes. Je peux m'appuyer sur un coucher de soleil. Je m'en nourris, bien plus que de la consommation, de la gloire ou de la réussite. Il faut essayer de sortir des schémas imposés, des valeurs imposées par des époques, des systèmes politiques, relayés par chacun de nous. Il faut trouver en soi le chemin qui nous conduit là où on veut aller. Il y a suffisamment de points d'appui, dans le réel ou la littérature, qui m'est indispensable pour que je ne m'en sente pas si seule.
Etait-ce compliqué de faire entrer votre vision des choses dans la case télé ?
C'était comme si je trouvais enfin ma maison avec Arte, avec cette bienveillance et ce respect de ce que j'étais, c'est rare. C'est un endroit de création et d'échange assez exceptionnel. Ca pourrait se trouver aussi à TF1 j'imagine. C'est une question de personnes. Et pourtant ma façon de travailler est telle que je bouscule les us et coutumes, je vais aux limites du système. Ce n'est pas de tout repos pour les gens en face. Ils ont réagi en essayant de me rendre la meilleure possible.