La success story d'un chef amoureux

En concert ce lundi au Bozar, Michel Tabachnik évoque ses huit années avec le Brussels Philharmonic. Rencontre.

Martine D. Mergeay
La success story d'un chef amoureux
©Wikipedia Commons

L'aventure de Michel Tabachnik avec le Brussels Philharmonic est comparable à celle de Simon Rattle avec le City of Birmingham Symphony Orchestra ou de Mariss Jansons avec l'Orchestre philharmonique d'Oslo : orchestre et chefs se sont faits (refait, en ce qui concerne Tabachnik), ont grandi et ont réussi ensemble.

À l'époque de sa rencontre avec l'orchestre qui s'appelait encore le Vlaams Radio Orkest, celui-ci était en exil à Leuven, quasi sans engagement et tenu à bout de bras par la Communauté flamande. Michel Tabachnik, de son côté, sortait - blanchi - d'un terrible procès qui l'avait tenu à l'écart de la vie musicale pendant près de dix ans. On était en 2007. "Mon premier contact avec l'orchestre eut lieu dans un cinéma de Leuven, les musiciens étaient désespérés, privés des subventions de la Radio et sans perspective d'avenir."

Les trois bons génies

Les choses allaient pourtant changer, et très vite. "Le premier qui fit tourner la chance de l'orchestre fut son intendant, Gunther Broecke, lui-même musicien et politique avisé, qui parvint à rapatrier ses troupes à Flagey, leur ancien point d'ancrage, et à les rebaptiser Brussels Philharmonic, un changement important sur le plan symbolique." La seconde personnalité déterminante dans le nouvel essor de l'orchestre fut Michel Tabachnik lui-même. "Ce n'est qu'après le retour à Flagey que Broecke me proposa le job. Je sortais d'une période difficile, tout le monde le sait, mais je crois que c'était aussi une chance pour l'orchestre, j'avais derrière moi une expérience de très haut niveau - j'ai par exemple dirigé les Berliner Philharmoniker tous les ans, durant quinze ans… - et beaucoup de contacts." Parmi eux, le troisième bon génie, Laurent Bayle, intendant culturel de format international, directeur de la Cité de la Musique et fidèle ami de Tabachnik. "Lorsque j'ai proposé à Gunther Broecke d'aller jouer à Paris (c'était avant mon engagement), je crois qu'il m'a pris pour un farceur, mais quand il a compris que c'était pour du bon, il n'a plus hésité !" Dès la première saison, l'orchestre fut invité en résidence à Paris ("20 concerts à Paris, ce n'est pas rien…"). Et, cautionnés par le contrat parisien, chef et intendant tirèrent "toutes leurs sonnettes". L'orchestre fut invité - et réinvité - dans toutes les grandes salles d'Europe, avec des programmes originaux et forts, associant les chefs-d'œuvre du répertoire aux œuvres chères à Tabachnik, lui-même compositeur et fervent défenseur de la création (il fut notamment un proche de Xenakis et Boulez est toujours un ami de premier rang).

Boulez et Karajan

Au-delà de ce qui peut apparaître comme de la politique artistique et institutionnelle, que s'est-il réellement passé entre l'orchestre et son chef ? "Deux maîtres m'ont appris à faire travailler les orchestres : Boulez, pour la rigueur du texte, et Karajan, pour l'esthétique, le son, la chaleur, la façon de faire sonner un orchestre, autrement dit la fidélité et la sonorité. Et c'est ce que j'ai développé avec le Brussels Philharmonic.

Un autre point important fut de communiquer aux musiciens l'envie de se donner à fond à l'orchestre. Je leur disais : nous ne sommes pas là pour faire notre travail, mais pour nous dépasser. Souvenez-vous de votre enthousiasme d'étudiant. Moi j'ai dix ans de plus que le plus vieux d'entre vous et j'ai toujours la même passion. Ce qui touche le public, c'est de ressentir cette passion, chez chacun d'entre nous !"

Michel Tabachnik distingue encore deux éléments qui furent favorables à son histoire d'amour avec l'orchestre : "C'était un orchestre à haut potentiel technique, il l'a prouvé depuis. Et au moment où je les ai rencontrés, les musiciens vivotaient, ils faisaient de l'alimentaire pour survivre… Et, pour eux, le retour au grand répertoire de prestige, devant tous les publics d'Europe, ce fut merveilleux ! J'ajouterai que, lors de nos déplacements, même les "tourneurs" s'étonnent de la bonne ambiance, de l'amitié même, qui règne dans l'orchestre."

Passation de baguette

En juin prochain, Michel Tabachnik remettra sa baguette au jeune chef français Stéphane Denève. Est-il content du choix de son successeur ? "Oui, d'abord parce que c'est un garçon très sympathique (rires), ensuite parce qu'il est jeune tout en disposant d'une belle expérience, qu'il est un des chefs les plus prometteurs de sa génération, et qu'il va continuer à soutenir les ambitions de l'orchestre."

En ce moment, Michel Tabachnik travaille à un opéra commandé par Serge Dorny pour l'Opéra de Lyon (2016), il prépare plusieurs projets d'enregistrements, les engagements extérieurs n'ont pas fléchi, bref, il a du pain sur la planche. "Mais je sais que je viendrai moins à Bruxelles, l'orchestre va me manquer…"

Ce soir, Michel Tabachnik dirigera le Brussels Philharmonic dans des œuvres de Dvorák, Bartók et Tchaïkovski (concerto pour violon), avec, en soliste, le violoniste russe Valeriy Sokolov.

Bruxelles, Bozar, le lundi 16 février à 20h. Infos&rés. : 02.507.82.00, www.bozar.be

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