"Carmen Street" : miracle à Cergy-Pontoise
Dans l'immense Aren'Ice, 350 jeunes s'emparent de Bizet.
- Publié le 04-07-2022 à 18h34

L'affiche mentionne : Carmen Street, d'après l'opéra de Georges Bizet. Le spectacle démontrera que cette Carmen Street, traitée comme une comédie musicale d'aujourd'hui, est bien lovée au cœur de l'opéra original. Nous l'avons suivie samedi soir à l'Aren'Ice de Cergy-Pontoise, quartier périphérique récent d'une de ces villes nouvelles, fondée en 1970 pour pallier l'explosion démographique de Paris. Si l'urbanisme de la ville, 210 000 habitants quand même (c'est un peu plus que Liège), a été confié à des architectes renommés, dont Henry Bernard, l'architecte de la maison de Radio-France, l'environnement de l'Aren'Ice (patinoire, comme son nom l'indique) est d'un futurisme déshumanisé à côté duquel les zonings de Nivelles ou de Zaventem semblent carrément bucoliques. Il n'empêche, samedi en fin de journée, on se pressait aux abords du stade, dans cette joyeuse effervescence qui accompagne immanquablement les grands événements.
À l'heure dite, devant une assemblée de plusieurs milliers de spectateurs, ils étaient une centaine de musiciens instrumentistes, et 120 choristes, chœur d'enfants compris, placés d'un côté de l'arène. Devant eux s'ouvraient un premier plateau de scène et l'espace central bientôt occupés par une centaine de danseurs et les chanteurs solistes, plus un personnage poétique, sublunaire et favorable (Hacen Hafdhi), présent dès l'ouverture et associé au thème poignant du destin.

Girault, Delavaux et Perez aux manettes
Comme l'indiquent les images projetées sur grand écran, on n'est pas à Séville mais sur la place de Cergy-Pontoise, ou près des remparts de Belleville, chez l'ami Lily Baba… Don José est Youcef, nouveau policier du quartier. Les cigarières sont des infirmières, prenant leur pause cigarette, les contrebandiers sont des trafiquants de came profitant de leurs circuits pour faire passer des migrants, et Escamillo est une rock star, qui fera l'ouverture de la Coupe du monde au Stade de France… C'est si naturel qu'on ne se rend même pas compte de la transposition. Par contre, la vivacité de l'orchestre, placé sous la direction de l'excellent François Girault, l'ardeur des solistes - en tête desquels Sonia Skouri (Carmen), Sahy Ratia (Youcef-José) et Jacques Preiss (Escamillo) - et le déploiement des danseurs vont progressivement apporter à la pièce une intensité, une drôlerie et une puissance d'autant plus agissantes que tout y semble juste, intimement lié à la musique et à son infini potentiel de fête et de douleur, et à la radicalité du livret. Le ballet des tables, des chaises et du public des terrasses, au premier acte, l'arrivée d'Escamillo entouré de ses gardes du corps, la fin du deuxième acte (photo), le début hallucinant du quatrième, avec pom-pom girls et défilé des équipes, la sono, la synchro, tout était occasion de ravissement et d'émotion.


Cette mise en scène hors normes, on la doit à Jean-Philippe Delavault, un artiste singulier, spécialiste des spectacles "mixtes", excellent musicien, fin connaisseur d'opéra, et à la chorégraphe Laurence Perez, danseuse atypique, elle aussi, familière des grands spectacles musicaux, notamment au Châtelet mais aussi dans des contextes plus larges, liés à la médiation culturelle.

Car - nous y voilà ! - tout ce spectacle est le résultat d'une action de Communauté d'agglomération de Cergy-Pontoise, les musiciens de l'orchestre sont des élèves des Conservatoires régionaux (l'équivalent de nos académies), les danseurs idem, renforcés par les talentueux "apprentis" de l'AFADCC (Centre de formation d'apprentis danse-chant-comédie) fondé à Paris par Nicolae Chirpaz ; les choristes sont eux aussi issus des CRR de Cergy-Pontoise, auxquels se sont joints des chœurs amateurs de la région.
On se trouve donc devant un objet culturel de type nouveau, il n'est pas le premier, tant s'en faut, y compris en Belgique, mais ici particulièrement réussi et dans des proportions hors normes qui confirment que là où existe le goût et la volonté d'y parvenir, la "culture" - qui n'est pas à confondre avec l'art même si les deux se recouvrent partiellement - peut quitter le gouffre de la consommation pour (re)devenir, comme son nom y invite, une pratique collective dont tout le monde sort grandi.
Avec encore Pauline Demians (Micaëla), Marine André (Frasquite), Mareva Poaty (Mercedes), Tom Almodar (Remendado), Baptiste Juge (Dancaire), Afif Ben Badra (Zuniga), Saïd Chergui (vidéo).