Pour la future directrice de La Monnaie : "Ce qui est essentiel, c'est le frisson"
La prochaine patronne de la Monnaie fermement installée dans les starting-blocks.
- Publié le 25-04-2025 à 06h54
- Mis à jour le 27-04-2025 à 13h37

Le 1er juillet, Christina Scheppelmann, 59 ans, ayant fait notamment ses classes lyriques à Washington, Oman, Barcelone et Seattle, prendra la direction de la Monnaie. Née à Hambourg mais ayant acquis également la nationalité américaine, elle ramène des États-Unis expérience et franc-parler.
Vous avez eu une formation artistique et une formation dans la haute finance. Vous considérez-vous comme une artiste égarée dans le monde des affaires, ou comme une financière égarée dans un monde d'artistes ?
Aucune des deux ! Je ne me sens perdue nulle part ! Si vous acceptez de diriger une maison d'opéra, vous devez disposer d'une expérience complexe, faite de choses que vous ne pouvez pas étudier. Il faut être "bon dans tout mais excellent en rien" comme dit un dicton anglais. Je ne suis pas une administratrice, je ne suis certainement pas une artiste, même si je dois avoir une éducation musicale et des idées créatives. Cela fait 37 ans que je suis dans ce métier et que j'ai pu constituer cette expérience.
Serge Dorny, le directeur belge de l'Opéra de Munich, disait récemment dans une interview qu'il se sent plus proche de Diaghilev que de Stravinsky…
C'est très présomptueux de sa part, mais tant mieux pour lui ! J'admire sa confiance. Je préfère citer Oscar Wilde : "Soyez vous-même, tous les autres sont pris." Je le dis d'ailleurs à tous les chanteurs : "N'essayez pas d'être la copie de quelqu'un d'autre." D'ailleurs, les temps changent, la société change, les comportements changent : raison de plus pour ne pas copier les modèles du passé. Un Karajan aujourd'hui serait constamment poursuivi pour abus de langage ou harcèlement psychologique ! Mais, à son époque, il était fantastique…
Y a-t-il un moment où vous avez décidé que vous vouliez devenir directrice d'opéra ?
Oui. À 19 ans. Dans l'annuaire de mon lycée, chaque élève avait écrit ce qu'il voulait devenir : dentiste, vétérinaire… Et moi : directrice d'opéra. Je ne savais pas ce que cela signifiait exactement, mais je le voulais. Ma mère a même pris une photo de cette page !
Et, à cette époque, aucune femme ne faisait ce job ?
En Europe, non, mais aux USA, oui. Carol Fox puis Ardis Krainik ont dirigé l'Opéra de Chicago. Mais je n'y ai jamais pensé en ces termes : je ne me suis pas dit, "il n'y a pas de femmes qui le font, moi je vais y arriver". Je n'ai pas fait d'étude statistique du nombre de femmes dans la profession ! Simplement, j'ai commencé à chanter dans les chœurs d'enfants à l'Opéra de Hambourg, les fameux Alsterspatzen, quand j'avais 13 ans, puis j'ai commencé à y aller régulièrement comme spectatrice à 16 ans, trois ou quatre fois par semaine. J'étais passionnée. J'étais dans une Haute école de musique, dans la même classe que Christian Tetzlaff : j'avais des cours de violon, de chant, d'orchestre. Mais, en même temps, je faisais du handball en compétition, du cheval, du squash et du basket.
Comment expliqueriez-vous votre métier à quelqu'un qui ne le connaît pas ?
Vous devez comprendre la musique et les voix, vous devez connaître le répertoire, vous devez choisir les œuvres que vous allez faire, mais aussi les metteurs en scène, les chefs et les chanteurs à qui vous allez les confier. Mais vous devez parfois être aussi psychothérapeute… Et, surtout, vous devez être capable de prendre des décisions. Et ce n'est pas un concours de popularité : vous devez faire ce qui doit être fait ! Sans oublier que vous n'êtes pas propriétaire de l'entité que vous gérez, ni des bâtiments, ni de l'orchestre, ni des chœurs, ni du personnel : on vous les confie.
Et quel est le principal défi aujourd'hui ?
La concurrence ! Dans l'industrie du divertissement, elle est devenue énorme ! Le temps où il n'y avait que trois chaînes de télévision et juste quelques concerts dans votre ville est révolu. Désormais, vous êtes en concurrence avec une série d'événements en live ou en ligne. Nous devons produire de la qualité, car même les nouveaux spectateurs qui n'ont jamais été à l'opéra ne reviendront jamais si la représentation est médiocre. Ce qui est essentiel, c'est de donner le frisson que seule peut vous procurer l'expérience du live. Pourquoi tant d'artistes pop, rock ou hip-hop continuent-ils à courir le monde pour faire des tournées ? Parce que la représentation live est le summum de l'expérience artistique, c'est elle qui fidélise le public.