Bruxelles, capitale de la performance pendant dix jours: "Ma grand-mère arrivera sur scène en hélicoptère"
Tous les deux ans, à Bruxelles, dans douze lieux, Performatik met en lumière l'art contemporain de la performance. Le festival s'ouvre avec l'artiste Laure Prouvost qui représentera la France à Venise.

- Publié le 11-03-2019 à 16h12
- Mis à jour le 11-03-2019 à 16h50

Tous les deux ans, à Bruxelles, dans douze lieux, Performatik met en lumière l'art contemporain de la performance. Le festival s'ouvre avec l'artiste Laure Prouvost qui représentera la France à Venise.
Tous les deux ans, et depuis plus de dix ans, la performance est au cœur du festival Performatik à Bruxelles, organisé par le Kaaitheater et 11 partenaires bruxellois. Un événement qui brouille les catégories et propose plein d'aventures artistiques.
Cette année, le festival se déroulera pendant onze jours, du 13 au 23 mars, avec 40 artistes du monde des arts plastiques et du spectacle vivant, dans douze lieux différents de Bruxelles.
La performance revient en force partout dans le monde, qui mêle les arts vivants (le corps, le théâtre, la danse), les arts plastiques, la musique, la présence active du public.
La performance avait connu une première heure de gloire dans les années 60 et 70, surtout créée par des femmes. Après une éclipse, elle est revenue en force. C'est sans doute un signe des temps que des corps vivants s'infiltrent toujours plus souvent dans les musées. Les musées misant sur une demande des visiteurs de vivre des expériences et les artistes cherchant dans ces mélanges des genres, de nouvelles formes et de nouveaux modes de présentation "qui triturent les codes de l'oeuvre d'art, du public et de l'institution ", promet Performatik.
Anne Imhof
En témoignent, les performances de Marina Abramovic au MoMA à New York, celles de Tino Sehgal au Palais de Tokyo, de Tania Bruguera amenant des policiers à cheval dans le Hall de la Tate Modern, où encore Anne Teresa de Keersmaeker jouant Arbeid/Travail/Work dans les plus grands musées.
Chris Dercon quand il dirigeait la Tate Modern y a implanté les Tanks, lieu pour les performances et nous disait: "Qu'est-ce qu'il y a de plus contemporain que le corps humain? Les gens en ont marre de ces systèmes de contrôle économique, bancaire, politique qui les gouvernent, les dominent mais ne travaillent pas pour eux. A une époque dominée par l'abstraction des marchés financiers qui ont engendré la crise, les gens ont besoin d'être entre eux, de se retrouver dans des enjeux physiques, de toucher le vrai monde. La performance incarne cette "biopolitique" qu'évoquait Foucault. On retrouve ainsi d'autres formes de communautés. Le public et les artistes veulent pouvoir toucher, ressentir. Le musée sera un espace de moins en moins autoritaire, de moins en moins dirigé par des "esprits géniaux".
Signe des temps: lors de la dernière Biennale de Venise en 2017, le lion d'or a été attribué à Anne Imhof qui occupait la pavillon allemand avec une performance hallucinante qui avait attiré la foule tout au long de la manifestation. A l'intérieur du pavillon, un plancher de verre surélevé couvrait tout, sur lequel les visiteurs observaient. Les performeurs se glissaient en-dessous, comme des prisonniers ou ils montaient sur des balcons de verre vertigineux et sans parapet. Une musique gothique, black metal, envahissait l'espace. Nous étions les voyeurs.

De 4 minutes à 3 heures
Pour sa sixième édition, Performatik propose encore des découvertes et des aventures extrêmement diverses. Il s'ouvre le 13 mars au Kaai avec Laure Prouvost, artiste résidant à Anvers où le Muhka présente une grande rétrospective de son travail (lire ci-dessous).
D'autres artistes plasticiens sont présents comme Sophie Whettnall qui aura dès le 4 avril une très belle exposition à la Centrale à Bruxelles (où elle a invité Etel Adnan). Elle pratique depuis longtemps ce mélange des genres. Elle a signé le scénographie de Mirages le nouveau spectacle d'Olga de Soto qui viendra le "performer" à la Centrale le 25 mai. Pour Performatik, elle rejouera deux fois en live, derrière la vitrine de la Centrale, la performance où elle reste impassible devant un homme qui l'agresse sans cesse. Une performance de 4 minutes à peine, mais d'autres dans le festival, peuvent durer 3 heures comme les réflexions participatives de Lotte van den Berg sur les morts collectives des attentats de Bruxelles.
En sens inverse, le chorégraphe Noé Soulier fait venir le musée sur scène et on pourra regarder autrement, depuis son fauteuil de théâtre, une vingtaine d'oeuvres du Centre Pompidou. Radouan Mriziga occupera Kanal pendant les dix jours et y invite des étudiants en danse, théâtre et architecture à se référer au Bauhaus dont on fête le 100e anniversaire et à y créer des performances.
A Kanal encore, on peut retrouver Lea Drouet où la chorégraphe Mette Ingvartsen créant une transe hypnotique avec le batteur Will Guthrie. A Bozar, la chorégraphe noire Alexis Blake, revoit à la lumière d'aujourd'hui, accompagnée de quatre musiciens, les représentations de la femme dans l'art.
Ula Sickle occupera le monumental escalier du Wiels où Dan Graham viendra en personne évoquer son propre travail. N'oubliez pas le toujours passionnant centre culturel de Strombeek (CC Strombeek).
Performatik veut aussi sortir des lieux d'art, avec le projet de Jozef Wouters au Décoratelier à Molenbeek. Il y a travaillé avec Globe Aroma, plateforme de rencontre qui veut insérer les migrants par la culture.
Dans cet ample programme qui privilégie l'aventure artistique, la surprise, le risque, il y a des choses plus pointues ou au contraire très accessibles, la langue varie d'un cas à l'autre, comme la nécessité ou non de réserver. Il vaut donc mieux se renseigner et réserver via le site du Kaaitheater.
---> Performatik 19, du 13 au 23 mars. Rens. et réserv. : www.performatik.be

Laure Prouvost: "Ma grand-mère arrivera à poil sur scène en hélicoptère"
Avec Laure Prouvost, on plonge d'emblée dans la poésie et l'humour décalé, très british ou très belge. Née à Croix près de Lille, il y a 41 ans, après des études à Tournai, elle est partie à Londres qui la révèle comme artiste. Elle y reçoit le prestigieux Turner Prize. Multilingue, elle vit et travaille à Anvers, à deux pas du Muhka, qui organise sa première rétrospective, sur 20 ans de carrière. Elle déménagera bientôt avec son mari et sa fille à Molembeek.
Elle représentera la France à la prochaine Biennale de Venise. "Il y aura aussi de la performance à Venise. Les visiteurs rentreront par le sous-sol. Pas facile en effet de rentrer en France, surtout en ce moment, sourit-elle. Et ils seront accueillis par des gens rencontrés dans mon périple à travers la France qui donnera une vidéo montrée à Venise: un instituteur, un artiste de rue, etc. Comme il fera chaud, ils les accueilleront tout le long de la Biennale avec un système vaporisateur en verre de Murano ! J'ai souvent amené du vivant dans mes expos. A Anvers, il y avait une chèvre qui courait dans les salles."
Elle a toujours aimé combiner sculptures, performances et vidéos pour construire des récits remplis d'associations inattendues avec beaucoup de liberté laissée au hasard, à l'inconscient, aux erreurs et à l'oubli. Dans ses films, elle s'adresse aussi directement à nous par des ordres écrits (" pour qu'on désapprenne la propagande qui nous agresse", dit-elle) , nous associant ainsi de manière sensorielle à ses fantaisies.
Droulers, "mon petit cousin"
Dans Performatik, pour They are waiting for you, elle part de son film Dit Learn (jeu de mot pour "désapprendre") dans lequel une succession rapide d'objets du quotidien, d'images et de textes, nous stimule à donner de nouvelles significations à tout et où elle apparaît masquée.
"Je performe beaucoup dans mes vidéos mais on ne voit jamais mon visage qui reste masqué. Mais ma voix par contre est là qui sans le visage permet plus à l'imagination de travailler."
Cette performance d'une heure, une nouveauté pour elle, a été réalisée à la demande du Walker Art Center de Minneapolis avec, sur scène, des danseurs et des chanteurs et l'aide de l'artiste Sam Belinfante et du chorégraphe belge Pierre Droulers, "c'est mon petit cousin, nous sommes tous les deux de Lille" et Bram, le fils de Droulers a réalisé un film sur Laure Prouvost.
" Au début on donne avec le film, le vocabulaire comme de dire que la clémentine signifie l'amour, un cactus, une brosse à dent, un oeuf cassé, l'attente. Puis le spectacle donnera des phrases sur ce vocabulaire. Tout un show, un "festacle" comme je disais petite, avec ma grand-mère à poil qui va atterrir sur scène, en hélicoptère ", rit-elle.
Elle adore inventer des histoires imaginaires pour que "le spectateur trouve lui-même du sens à son environnement et utilise son imagination. Je joue avec l'idée d'être emporté dans des lieux dont on ne pourra peut-être pas revenir. " Les chanteurs et danseurs réagissant aux actions de la vidéo.
Laure Prouvost adore les labyrinthes, habiter les frontières, caresser les ambiguïtés, mélanger les langues, emporter les spectateurs pour leur faire découvrir autre chose: "Si on a tout compris au monde, ce serait si déprimant. Il faut réinventer et ouvrir sur d'autres points de vue. Et ne pas se prendre au sérieux pour être libre de voir le monde avec surprise."