Festival MAboule : "Petit bout de bois", le scandale des enfants talibés au cœur d'un spectacle de marionnettes sénégalais
Entre drame et gouaille, le festival MAboule à Genappe fait le grand écart. Focus sur "Petit bout de bois", l'un des 12 spectacles de rue et de marionnettes au menu.
- Publié le 12-12-2023 à 16h11
- Mis à jour le 12-12-2023 à 19h08
Il s'appelle Souleymane. Souleymane 007, parce que c'est son septième daara, l'école coranique. Son père est parti en Espagne en barque. Depuis, c'est son oncle qui dirige la maison et qui a amené tous ses frères au daara.
Petite, avec son regard naïf d'enfant, Mambi Mawine voulait être comme lui, comme eux, libre de courir dans la rue du matin au soir, sans maison, sans famille, sans obligation de se laver, avec plein d'argent dans ses poches trouées… Eux, ce sont les enfants talibés qui se comptent par dizaines de milliers au Sénégal, un véritable scandale. Abandonnés par leurs parents et confiés à des marabouts qui sont censés leur apprendre le Coran, ils sont obligés de mendier chaque jour. S'ils ne reviennent pas avec les 500 francs exigés, ils sont battus, sans parler des abus.
Suite aux sévices subis, ils se retrouvent parfois avec un bras ou une jambe cassée. Il arrive même que certains d'entre eux soient ferrés aux pieds, comme de véritables esclaves. La presse sénégalaise vient encore de s'émouvoir de cette situation. Sans parler des neuf enfants mendiants retrouvés morts dans la rue. Et pourtant, malgré les promesses des politiciens, rien ne change.
Mal nourris, mal logés, mal vêtus, ces enfants talibés – des garçons uniquement – rapportent en réalité beaucoup d'argent, lequel finance les daaras, ces écoles factices. C'est tout un système parallèle qui s'est développé et qu'il est difficile d'endiguer.
Mais il en faut bien plus pour décourager Mambi Mawine, également connue sous son ancien nom, trop français à ses yeux, Patricia Gomis, récemment décorée Chevalier des arts et lettres pour son engagement vis-à-vis des enfants et de la culture.
Trente ans déjà qu'elle œuvre sans relâche pour défendre le théâtre jeune public au Sénégal. Bien connue des compagnies belges, Mambi Mawine est invitée cette année à MAboule à Genappe, un festival décalé où la marionnette, le théâtre de rue et la gouaille sont rois. Plus dramatique que la douzaine d'autres spectacles programmés, Petit bout de bois parvient malgré tout à garder une certaine distance, un brin d'humour, à éviter le pathos. Et la possibilité de voir ce spectacle en Belgique est assez rare pour être signalée.
Déjà programmé à La montagne magique en octobre dernier, le spectacle avait retenu toute l'attention des enfants.
Les enfants captivés
Très agités en entrant, les élèves âgés d'une douzaine d'années se sont rapidement laissé embarquer par l'histoire de ce Petit bout de bois qui n'a pas vu tout de suite le drame qui se tissait au coin de la rue, dans cette maison sans fenêtres, sans toilettes, sans eau courante… Et qui enviait tant ceux qu'elle surnomme les pots de tomates, comme ces vieilles boîtes de conserve ramassées dans les poubelles dont ils se servent pour récolter de l'argent, des restes de nourriture, comme oreiller ou pour se laver dans la mer.
Pendues à des ficelles, une vingtaine de boîtes de conserve, de toutes tailles, se balancent comme autant de vie en suspens. D'elles émergent tantôt une tête ou deux jambes, rappelant tout le pouvoir suggestif de la marionnette dans cette mise en scène contemporaine de Sylvie Baillon qui a déjà été jouée plus de 150 fois, en français mais aussi en wolof.
"Ce qui m'intéresse aujourd'hui, c'est de parler aux enfants, car ce sont les adultes de demain. Je veux les confronter à cette thématique. Rien ne bouge, car il est difficile de combattre ce phénomène, qui est d'abord culturel. Les marabouts ont des disciples qui ont le droit d'ouvrir des écoles coraniques et qui ne sont pas contrôlés. Cela génère en outre beaucoup de revenus. Les parents abandonnent leurs enfants car ils ne savent pas s'en occuper. Pour eux, c'est une bouche en moins à nourrir. Ce phénomène risque de s'accroître, car la pauvreté augmente également." nous confie Mambi Mawine.

