Le témoignage bouleversant d'Adama, ancien enfant talibé : "Le lendemain, je voulais m'encourir mais il m'a rattrapé et m'a enchaîné"
Comme tous les artistes de Djarama, Adama Cisse est un ancien enfant des rues, un "faux talibé" abandonné dans un daara (une école coranique) par ses parents à l'âge de sept ans
- Publié le 12-12-2023 à 16h12
- Mis à jour le 12-12-2023 à 19h07

Devenu aujourd'hui un grand gaillard souriant de vingt ans, un artiste polyvalent, qui apprend à manipuler des marionnettes, maîtrise l'improvisation théâtrale et multiplie les acrobaties circassiennes, il a pourtant connu une enfance très difficile, comme il nous le raconte par WhatsApp depuis Toubab Dialaw, village de la Petite-Côte, à une heure de Dakar, où se trouve l'ASBL Djarama montée par l'artiste Mambi Mawine. L'ASBL Djarama comprend une école à pédagogie ouverte, une formation en agriculture biologique et une formation artistique suivie par Adama Cisse. Il sera présent à Genappe pour le festival MAboule.
Dès notre appel, il va chercher des écouteurs et s'installe à l'ombre d'un anacardier, chahutant volontiers l'image sur son smartphone. Cœurs sensibles s'abstenir… D'autant que ce qui va suivre est extrêmement remuant.
Frappé avec une clé en croix
"Je ne connaissais pas le daara. Mes parents m'ont fait une surprise. Ils m'ont laissé là et le grand marabout m'a donné le Coran pour que je l'étudie. Moi, je voulais rentrer à la maison, retrouver mes parents. J'étais trop têtu. Il m'a tapé, avec une clé en croix. Alors, j'ai été obligé d'obéir. Le lendemain, je voulais m'encourir, mais le marabout m'a rattrapé et m'a enchaîné. Il m'a fallu trois mois pour m'adapter à cet endroit et pour essayer d'oublier mes parents. Ensuite, le marabout m'a donné un pot de tomate pour que je parte chaque matin en ville demander du riz ou à manger. Je devais ramener 1000 francs chaque jour et 2000, le vendredi. Quand on ne ramène pas la somme demandée, il tape bien… Un jour, il m'a fracassé le crâne. Je ne savais pas bien marcher, mais il m'a obligé à aller mendier. Je n'ai gagné que 300 francs. J'avais mal partout. Alors, j'ai décidé de fuguer et de dormir dans la rue. Je suis parti avec un plus ancien que moi, qui avait déjà fugué et qui savait où dormir. Parfois, on ne trouvait rien à manger. Ils nous ont cherchés pendant des mois. Un jour, on a trouvé 600 000 CFA par terre. On voulait partir dans une autre ville, mais on a croisé un marabout qui nous a vus et nous a attrapés tous les deux. On lui a proposé de nous laisser et, en échange, de lui donner l'argent pour qu'il nous pardonne. Il a d'abord accepté, puis il a pris l'argent et nous a attrapés. On criait mais les dames qu'on croisait dans la rue nous disaient de rentrer au daara pour apprendre le Coran. Elles ne savaient pas ce qui se passait là-bas. Quand on est arrivés au daara, ils nous ont enfermés dans une cellule sans fenêtre. On ne savait pas distinguer le jour de la nuit. On ne tenait même pas debout. On était à quatre pattes et on devait faire nos besoins sur le sol. On est resté là-bas six mois. Jusqu'à ce que des vers entrent dans l'oreille de l'autre jeune, qui est mort ! On ne nous croyait pas quand on disait qu'il était mort. Dans la cellule, cela a vraiment commencé à puer. On a percé le mur. On est sortis vers 2 heures du matin. On a couru jusqu'à un petit village. On a vu des policiers qui nous ont arrêtés. On avait des menottes aux mains. On leur a montré qu'on était maltraités. Quand le policier est arrivé au daara, le grand marabout avait disparu…"
La rencontre avec Djarama
Suite à cela, Adama a pu rentrer dans son village mais son père était décédé. Il est allé à l'école puis est parti chez son grand-frère qui lui a conseillé de faire mécanicien. Il a connu de nouvelles péripéties. Son grand frère l'a chassé. Il s'est rendu à Dakar où il a rencontré d'autres enfants des rues. "On a créé une mafia. Ils avaient aussi de la drogue mais moi, je ne me droguais pas. L'un d'entre nous a été tué. Finalement, j'ai croisé une équipe qui s'appelait Villages pilotes qui accueille les enfants des rues et qui m'a présenté son projet".
Adama a attendu plusieurs mois avant de les suivre, puis il a compris le sens de leurs projets, a cessé les fugues et les bêtises, est resté bagarreur longtemps, a changé de nom, a appris la soudure, la menuiserie, la mécanique et la cuisine. Il avait alors 14 ans et connaissait la rue depuis sept ans.
Viendra ensuite la rencontre avec l'ASBL Djarama grâce à qui il a pu commencer une formation artistique.
"Je voudrais également venir suivre le master de marionnettes en Belgique, au Conservatoire de Mons pour m'améliorer. Je joue dans beaucoup de spectacles. Cela me plaît et je veux en faire mon métier."
Quand il songe à son enfance, son visage s'assombrit. Il pense écrire un livre sur ce qu'il a vécu.

