Au TTO, l'humour est roi depuis 30 ans: "Et dire que la profession se foutait de nous quand on a ouvert…"
Le 14 novembre 1995 s'ouvrait un nouveau lieu, atypique, dans un cinéma à l'abandon : le Théâtre de la Toison d'Or (TTO). Un projet un peu fou et insouciant porté par trois amis, dont Nathalie Uffner et Sylvie Rager. "La Libre" a farfouillé dans la boîte à souvenirs avec elles, avant la fête des 30 ans ce 26 octobre.

- Publié le 23-10-2025 à 17h51

C'est d'abord une histoire d'amitié, de rêves et d'insouciance. Années 90. Sylvie Rager et Nathalie Uffner sont voisines d'immeuble. La première est diplômée de Solvay ; la seconde, du Conservatoire de Bruxelles. "Je travaillais dans une boîte dans laquelle je ne m'amusais pas et Nathalie était à La Ligue d'impro, où elle s'amusait beaucoup", se souvient Sylvie Rager. "Par contre, enchaîne Nathalie Uffner, j'étais lucide. Je voyais bien que je n'allais être engagée nulle part comme comédienne, ni au Parc ni aux Galeries, encore moins au Varia, car j'étais trop décalée". L'idée de changer de métier lui traverse même l'esprit. "Mais, quand je jouais à La Samaritaine (un petit cabaret-théâtre dans Les Marolles, NdlR), ça marchait ; il y avait du monde dans la salle. Donc, j'ai cru que si je le faisais ailleurs, ça marcherait aussi."
"J'étais bien consciente que, sans deux profils comme Sylvie et Albert, je n'aurais jamais pu me lancer dans une telle aventure."
Elle se met alors en tête de créer son propre lieu culturel, dédié à l'humour et la comédie. Elle en parle à son amie Sylvie, qui se propose immédiatement pour gérer ce nouvel espace, et à son compagnon, Albert Maizel, également ingénieur commercial de formation, et passionné de théâtre. "J'étais bien consciente que, sans deux profils comme Sylvie et Albert, je n'aurais jamais pu me lancer dans une telle aventure."

Le projet, ils l'avaient. Encore leur fallait-il dénicher "le" lieu. "Éric Vauthier (expert des salles de cinéma, NdlR) avait répertorié tous les anciens cinémas de quartier de Bruxelles qui avaient fermé, reprend Nathalie Uffner. Je l'ai contacté et il m'a parlé du vieux cinéma Clichy dans la Galerie de la Toison d'Or". Un endroit qu'elle connaît bien puisque ses parents y ont tenu pendant longtemps une boutique de fourrures. Contact est alors pris avec le gérant de la Galerie puis le propriétaire. "Ils ont donné leur accord et c'était parti !"
Des séries longues, du mercredi au samedi
"Le cinéma Clichy, qui comprenait deux salles, était abandonné depuis 25 ans, précise Sylvie Rager. On est vraiment parti de zéro. Il y avait les sièges de la grande salle (alors en skaï bleu) et le bar. On a appelé un architecte pour construire la scène et une décoratrice pour repeindre, etc. On s'est tous retroussé les manches".
"Laurence Bibot ne voulait pas y croire. Pourtant, elle a rempli tous les soirs, pendant cinq semaines : les gens faisaient la file jusque sur la chaussée d'Ixelles".
Six mois plus tard, le 14 novembre 1995, s'ouvre le Théâtre de la Toison d'Or, désormais plus connu sous son acronyme TTO, avec Le Dernier des Yuppies, une comédie d'Albert Maizel, mise en scène par Nathalie Uffner, dans laquelle on retrouve, entre autres, Jean-Luc Couchard, Charlie Dupont, Odile Mathieu ou encore Renaud Rutten. "Cette année-là, je me suis inventé un nouveau métier : directrice artistique, donc programmatrice, ce que je n'avais jamais fait de ma vie, raconte Nathalie Uffner. J'avais programmé cinq spectacles et, en avril 1996, on a eu notre premier gros succès, Bravo Martine !, avec Laurence Bibot, que je mettais en scène". L'humoriste enchaînera 25 représentations. Toutes sold out.
"Dès le départ, nous avions l'ambition de porter un modèle économique fondé sur des séries longues de spectacles − quatre à six semaines − et de jouer du mercredi au samedi afin que le bouche-à-oreille puisse s'implanter, explique Sylvie Rager, directrice générale du TTO. Laurence Bibot ne voulait pas y croire. Elle ne pensait pas pouvoir jouer si longtemps. Pourtant, elle a rempli tous les soirs, pendant cinq semaines : les gens faisaient la file jusque sur la chaussée d'Ixelles".

De l'humour et "deux jeunettes de 35 ans"
Dans le paysage théâtral de l'époque, le TTO dénote. "Quand on a ouvert, la profession s'est bien foutue de nous, se souvient, un peu amère, Nathalie Uffner. D'emblée, j'avais voulu fonder un théâtre d'humour, avec des spectacles qui font rire, parce que c'est la seule chose que je savais faire. Et nous étions les seuls, car, même le Théâtre des Galeries, dont l'ADN est la comédie de boulevard, s'est très vite aussi tourné vers d'autres types de spectacles, parfois plus sérieux, ainsi que la reprise de succès parisiens. Or, au TTO, nous faisons de la création dans l'humour". Puis, "nous étions deux femmes", ajoute Sylvie Rager. "À l'époque, pour se faire une place, ce n'était pas évident, car il n'y avait (quasi) que des hommes à la tête des théâtres. On a bien essayé de faire des co-productions, d'aller jouer ailleurs… Mais nous étions deux jeunettes de 35 ans et nous ne faisions pas le poids. Pourtant, cela ne nous a pas empêchés d'avancer et de nous amuser. Nous n'avions rien à prouver. Et le public a suivi."
"Très vite, on a compris que notre public, ce n'était pas un public qui allait au théâtre."
Avec son ambiance de cinéma, volontairement décontractée − le TTO est l'un des seuls théâtres où l'on peut entrer dans la salle avec son verre −, le Théâtre de la Toison d'Or a tôt fait de séduire "un public de cinéma", pointe Sylvie Rager. "Très vite, on a compris que notre public, ce n'était pas un public qui allait au théâtre, précise Nathalie Uffner. Dans la tête de beaucoup de gens, le théâtre, en général, avait cette mauvaise réputation d'être inaccessible, embêtant… Donc, inconsciemment, je me suis dit que j'allais mettre sur scène des spectacles que j'avais envie de voir et qu'on ne voyait pas ailleurs".

Sébastien Ministru, Myriam Leroy…
Pour ce faire, elle s'entoure d'auteurs et d'autrices hors du vivier du théâtre. "J'ai eu le nez fin, sourit Nathalie Uffner, car, très vite, j'ai demandé à des gens qui n'étaient pas du sérail d'écrire pour le TTO parce que je savais que ce n'était pas dans mon milieu que je trouverais une écriture décalée, intelligente et humoristique". Elle se tourne ainsi vers Marc Moulin (Les Aventures du docteur Martin, L'ascenseur…), Sébastien Ministru (Un homard ? Où ça ?, Excit, Cendrillon, ce macho !, Ciao ciao bambino, Les belles personnes…), Dominique Bréda (Do Eat, Frédéric…), Myriam Leroy (Cherche l'amour, ADN…) "et plein d'autres". Le pari est osé, mais payant : les succès s'enchaînent et le TTO ne désemplit pas.
En outre, se félicite Sylvie Rager, "le TTO a été une plateforme pour de jeunes comédiens et comédiennes", qui ont véritablement incarné le TTO. Et, aujourd'hui, même si leur carrière les a amenés à se produire dans d'autres lieux, ils demeurent des fidèles de la Toison d'Or. Citons Laurence Bibot, Julie Duroisin (Prix Maeterlinck 2024-2025 de la meilleure interprète), Antoine Guillaume, Emmanuel Dell'Erba, Aurelio Mergola, Catherine Decrolier, Thibaut Nève, Delphine Ysaye…

"Le public a suivi"
Trente ans après sa création, le TTO s'est définitivement imposé comme "le" théâtre de l'humour et du rire à Bruxelles. "Quand on a ouvert, on voulait un objet qui nous fasse du bien, on voulait s'amuser et Nathalie voulait travailler avec des gens avec lesquels elle s'amuse, expose Sylvie Rager. Cela a donné une identité spécifique au TTO et le public a suivi". "Si le public n'avait pas été là, c'est sûr que le TTO aurait fermé ses portes, mais Nathalie a réussi a rencontré les goûts d'un public varié et c'est grâce à cela que le TTO est toujours là."
Dans la boîte à souvenirs du TTO
Un tube : "Cendrillon, ce macho"

En 2008, Sébastien Ministru crée Cendrillon, ce macho !, une comédie, mise en scène par Nathalie Uffner, qui défie toutes les lois de la gravité. Le pitch ? Et si Cendrillon était un homme ? Sachant que le Prince en est un aussi, voici donc le premier Cendrillon gay. "À l'époque, c'était culotté et, dans le milieu, on se moquait de nous. Il y a même eu des réflexions homophobes, se rappelle Nathalie Uffner. Moi, je n'avais pas l'impression de monter un spectacle osé. Je riais beaucoup avec Sébastien Ministru, nous avions un très bon casting (Laurence Bibot, Antoine Guillaume, Jean-François Breuer, Maman, Julie Duroisin…) et la magie a opéré". Énorme tube, Cendrillon, ce macho ! sera joué plus de 130 fois, et même réécrit dans deux nouvelles versions, en 2021 et 2024. "Cette ouverture au milieu LGBT s'est faite de manière naturelle. Comme la parité. Il n'y avait pas de volonté politique, reprend la directrice artistique. En revanche, sous la plume de Sébastien Ministru, il y avait un message politique alors que c'était de la comédie". Et d'épingler : "Aujourd'hui, on a parfois l'impression que ceux qui font attention à la parité ou présentent des spectacles queers doivent le crier très fort. Or, nous, on le faisait parce qu'à nos yeux, c'était normal".
Un tournant : le Little TTO

En 2016, le TTO a ouvert une 2e salle, baptisée Little TTO. Au cours des dix dernières années, "le regard sur la comédie a changé, observe Nathalie Uffner, et nous nous sommes rendu compte que nous n'étions plus les seuls à faire de l'humour, car plein de théâtres sont venus sur notre terrain". De fait, en période d'actualité sombre (attentats de Bruxelles, covid, conflits internationaux, montée des extrêmes…), le public ressent plus encore le besoin de se divertir et de rire. Avec cette petite salle de 100 places, "Sylvie (Rager) et Albert (Maizel) souhaitaient davantage s'investir dans la programmation", poursuit Nathalie Uffner. Pour se démarquer de la concurrence, "nous avons emprunté un tournant, une voie secondaire en proposant des spectacles plus "risqués" en regard de notre public", indique Sylvie Rager, avec du (rodage de) stand-up, des pièces un peu plus sérieuses, etc. comme King Kong Théorie de Virginie Despentes, Anti-Héros d'Achille Ridolfi, Ma Bimbosophie de Daphné Huynh, Délicate de Florence Mendez, etc.
Une fête, et un film : "Tout ça ne nous rendra pas Noël"

Pour fêter ses 30 ans, le TTO redeviendra le temps d'une journée, le dimanche 26 octobre, une salle de cinéma. Y sera projeté en avant-première le tout premier film "made in TTO", Tout ça ne nous rendra pas Noël, adapté de la comédie éponyme écrite par Albert Maizel et mise en scène par Nathalie Uffner en 2022. Pour ce faire, une fois n'est pas coutume, Nathalie Uffner s'est glissée derrière la caméra. "C'est très gai de passer de la mise en scène à la réalisation, se réjouit-elle, car j'ai appris beaucoup de choses. Et pour Albert, c'était aussi passionnant de faire évoluer son écriture de théâtre en écriture cinématographique (avec la collaboration de Laurent Brandenbourger)". Quatre séances sont programmées à 12h, 15h, 18h et 20h, chacune avec projection et moment culinaire pour 25€/personne, avant une soirée avec DJ et bulles dès 21h.
Autre "folie", Nathalie Uffner mettra en scène sa première comédie musicale, L'histoire du suppositoire qui voulait échapper à sa destinée, d'après le livre illustré d'Alex Vizorek et Caroline Allan. Neuf représentations sont prévues au Centre culturel d'Uccle du 14 février au 1er mars. Avec, entre autres, Alice on the Roof, Mustii, Emmanuel Dell'Erba… "Ce sera aussi absurde et poétique que spectaculaire", promet Nathalie Uffner.
→ Toutes les infos au 02.510.05.10 ou sur www.ttotheatre.be