"Goeiemorgen, bonjour" dans un train à Vilvorde : "Aujourd'hui, le néerlandais est moins menacé par le français que par l'anglais"
Heurté par un "Goeiemorgen, bonjour" entendu dans un train à Vilvorde, un passager flamand de la SNCB a déposé plainte auprès de la commission de contrôle linguistique. Philosophe et linguiste, Philippe Van Parijs nous éclaire sur cette séquence qui crée pas mal de remous.

- Publié le 19-12-2024 à 16h49
- Mis à jour le 19-12-2024 à 17h36

Qu'est-ce que cette séquence, qui enflamme le monde politique, nous dit des relations entre les deux communautés linguistiques de notre pays ?
Il faut d'abord féliciter la SNCB qui a soutenu son employé. Et j'encourage vivement la SNCB à suivre la voie de la Stib qui, elle, enfreint vaillamment la législation linguistique de 1966. À Bruxelles, la Stib doit employer systématiquement le français et le néerlandais mais, depuis des années, elle utilise aussi l'anglais dans sa communication aux voyageurs. C'est toléré par la commission permanente de contrôle linguistique parce que c'est une affaire de bon sens. À la SNCB, la seule exception est jusqu'ici faite pour les trains qui vont à l'aéroport national de Zaventem. Or pourquoi ceux qui vont prendre l'Eurostar à Bruxelles-Midi n'ont pas droit au même service multilingue ? Il faut aussi dire que l'usage d'autres langues que le néerlandais en Flandre ou le français en Wallonie est une pratique courante dans les trains. J'ai moi-même fréquemment entendu des contrôleurs parler l'anglais, et même l'espagnol. Ce multilinguisme permet de mieux servir les voyageurs.
En ce qui concerne la récupération politique, c'est du court terme. Ce qui est par contre fondamental, c'est la légitimité de défendre le principe de territorialité linguistique en Flandre et en Wallonie. Ce qui veut dire que ceux qui ont l'intention de s'installer durablement en Flandre ou en Wallonie doivent avoir le courage et l'humilité d'apprendre la langue locale. En fait, il y a deux choses à concilier. D'une part, le bon sens dans le service qui est fourni aux usagers des services publics en général, et dans les transports publics en particulier. D'autre part, ce à quoi les Flamands sont particulièrement sensibles, et à juste titre : ils ne sont pas une colonie des francophones, ni de n'importe qui. Ce qui fait monter l'émotion est, d'un côté, un brave contrôleur qui n'a fait que son boulot, et il a raison de continuer à le faire de cette manière. De l'autre, ceux qui disent : attention, on est sur une pente glissante, et si non admet cela, on va revenir à une francisation de la périphérie bruxelloise ou de la Flandre.
Peut-on y voir le symptôme du fait que le néerlandais se sent menacé ?
Bien sûr, mais le néerlandais était beaucoup plus menacé par le passé. On vient d'une situation où le français était la seule langue officielle jusqu'à la fin du XIXe siècle. Puis petit à petit, le mouvement flamand est parvenu à se défendre. Aujourd'hui, le néerlandais est moins menacé par le français que par l'anglais, qui menace d'ailleurs aussi le français.
La politesse et la convivialité compteraient-elles moins que les lois linguistiques ?
Oui, mais c'est inévitable dans les contextes où cela est légitime. C'est un politologue français qui habite le Canada et défend le français au Québec qui le dit : si on les laisse faire, les gens qui communiquent pour être gentils les uns avec les autres se mettent systématiquement à parler la langue dominante. Donc si on veut protéger une langue, il faut reconnaître que des choses pas très sympathiques qui doivent être faites. Il faut donc faire comprendre aux francophones ce qui est légitime dans l'attitude des Flamands et, en même temps, faire comprendre aux Flamands que c'est absurde de croire que, pour encourager à l'apprentissage de la langue locale, il faut se montrer stupidement rigide dans les trains qui traversent la Flandre où toutes les nationalités, toutes les langues circulent.
