Lettre aux imams : "Il est temps pour vous de procéder à une importante autocritique"

Devons-nous attendre qu'un attentat se produise pour nous préoccuper de la violence et de ses degrés dans l'islam ? Devons-nous continuer à repousser les interrogations essentielles sur la relation entre la violence et l'islamisme ?

 Une centaine d’imams sont reconnus sur environ 600 qui exercent dans les mosquées belges.
©Frederic Scheiber

Une opinion de Fouad Benyekhlef, militant laïque et progressiste, et de Hamid Benichou, acteur associatif et militant laïque.

À chaque attentat terroriste qui frappe notre pays, les réactions ne se font pas attendre. On assiste à une pléiade de déclarations officielles et de sorties circonstanciées de la part de ceux qui s'autoproclament ou prétendent représenter l'islam et les musulmans en Belgique. Et voilà comment des religieux, venus d'on ne sait trop où, élus de personne, s'imposent comme la voix qui incarne l'ensemble des musulmans. Et, après quelques formules en hommage aux victimes, ils s'empressent de déclarer qu'ils sont en faveur de la paix et opposés à la violence, tout en insistant sur le fait que ces actes n'ont absolument rien à voir avec l'islam.

Ces défenseurs cherchent à mettre en lumière que les actes de violence, d'intolérance et d'extrémisme qui sont imputés à l'islam ne sont en aucune manière représentatifs de la véritable essence de cette religion.

Il n'en demeure pas moins qu'un portrait de la situation est toutefois dressé par les attentats, il reflète, si ce n'est l'islam, du moins son apparence, tel qu'il est perçu et tel qu'il s'exprime, ce qui nous offre une ébauche de la réalité du problème. En effet, si les religieux se sentent obligés de condamner les attentats commis au nom de l'islam, ils sont pourtant moins enclins à ouvrir les yeux sur l'état des lieux actuels. Car s'il est normal de condamner le terrorisme, cette normalité ne semble pas si évidente lorsqu'il s'agit de dénoncer de manière explicite les intolérances et les formes de rejet présentes dans l'islam de Belgique, qui peuvent également conduire à des situations violentes.

Il est temps pour les responsables religieux de procéder à une importante autocritique

L'enjeu est là, il consiste à prévenir et à se prémunir de tout ce qui engendre des manifestations de violence et d'intolérance bien avant qu'elles ne dégénèrent en actes terroristes. Le terrorisme représente l'apogée de ces problèmes. La question est de savoir si les responsables religieux comptent uniquement lutter contre l'acte de tuer ou si, en amont, ils sont prêts à combattre toutes les formes d'intolérance.

Dans cette ambiance de repli caractérisée par la frustration, le ressentiment et la victimisation, dans ce contexte de guerre israélo-palestinienne marquée par une incapacité de beaucoup à prendre ses distances avec l'islamisme coupable d'atrocités, il existe une double posture prégnante qui ne peut que nous inquiéter, entre les déclarations solennelles de religieux qui semblent se replier eux-mêmes comme dans une forteresse, qui feignent de se positionner comme inclusifs, ouverts et constructifs, mais qui ne cessent de sombrer dans un ultraconservatisme qui les place à l'arrière-garde, et sporadiquement dans la réaction. Les exemples sont nombreux, nous avons pu le constater avec ces positions risibles concernant l'Evras, ou encore avec leur mutisme concernant les actes barbares du Hamas et avec leur communication plate et molle suite au dernier attentat de Bruxelles. Nous pouvons citer des exemples de questions. Sur l'inclusivité, par exemple, comment appréhenderaient-ils un jeune homme de culture musulmane qui a choisi de vivre son homosexualité de façon libre et publique, une jeune fille qui choisit librement de ne pas porter le voile, une personne qui décide de ne pas faire le Ramadan sans se cacher, ou encore un laïque musulman qui se mettrait à critiquer l'islam et tout remettre en question ? Seront-ils hâtivement excommuniés aussi ?

Or, à l'heure où les slogans ne suffisent plus, la complexité des enjeux actuels nous confronte à des questionnements cruciaux : devons-nous attendre qu'un attentat se produise pour nous préoccuper de la violence et de ses degrés dans l'islam ? Devons-nous continuer à repousser les interrogations essentielles sur la relation entre la violence et l'islamisme ? Devons-nous tolérer ceux qui semblent promouvoir des idées violentes jusqu'à ce qu'une tragédie nous frappe ?

Il y a pourtant urgence à poser des actes forts. Il est temps pour les responsables religieux de procéder à une autocritique à plusieurs égards, à une remise en question de certaines pratiques, dans le but d'être en cohérence avec les valeurs et principes prônés. Cela passe par l'arrêt des stériles postures victimaires, par l'instauration d'un cordon sanitaire au niveau communautaire et d'une rupture d'avec les positionnements passés.

Attentat ou pas, la véritable question posée par la société est celle de la loyauté. Êtes-vous donc, responsables religieux, en faveur de l'État de droit, de la liberté de conscience, du droit au blasphème, de la liberté sexuelle, du respect des minorités ?

Si la complexité de la radicalisation est un fait reconnu, si l'échec de la déradicalisation est un constat dressé, si la critique des responsables religieux est justifiée, alors nous devons, nous laïques musulmans, jouer notre rôle et faire preuve d'une intransigeance à toute épreuve en combattant toutes ces postures et ces groupes qui sont complaisants avec les lectures violentes.

Il est grand temps pour les progressistes musulmans de s'engager avec une détermination sans faille. Les stratégies liées à l'islam sont actuellement sous le contrôle quasiment exclusif des religieux, certains d'entre eux étant clairement liés à l'islamisme. C'est une situation inacceptable qui a démontré son échec de manière flagrante, et il est grand temps de les confronter aux conséquences de leur incompétence. Les laïques musulmans doivent reprendre en main la question musulmane en Belgique et peindre un tableau en adéquation avec le véritable esprit belge : celui de leur vision d'une société ouverte, sans complaisance vis-à-vis des interprétations violentes ou liberticides. Ils doivent neutraliser les radicaux et instaurer un cordon sanitaire au sein de la communauté musulmane, une mesure que les religieux semblent incapables de mettre en place.

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