Une opinion de Marc Segers, psychiatre, psychanalyste, enseignant dans le cadre du certificat en cliniques psychothérapeutiques, orientation psychanalytique (ULB).

À l’heure du coronavirus, on ne peut qu’être saisi de l’actualité d’"Antigone", la célèbre tragédie grecque de Sophocle. Le dramaturge peut-il nous aider à comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui ?

Citoyens, après le tourment qui nous a secoués, les dieux nous ont remis d’aplomb. […] Quiconque assume la direction d’un État, s’il a d’autres soucis que le bien public et se laisse clouer la langue par je ne sais quelle timidité, je dis que c’est le pire des lâches. […] J’ai conscience que le salut de la patrie est le salut de chacun et qu’il n’y a pas d’amitié qui tienne dans une patrie en détresse. Tels sont les principes au nom desquels j’entends gouverner." Voilà ce que nous dit Créon, roi de Thèbes, au début d’Antigone, la célèbre tragédie de Sophocle (441 avant J.-C). En bon gouvernant, il veut le bien de son peuple. On sait qu’au nom de ces principes, il interdit néanmoins toute sépulture à son neveu Polynice, tué dans un combat avec son frère Etéocle. Ce à quoi Antigone, sa nièce, lui répond : "Je ne croyais pas, certes, que tes édits eussent tant de pouvoir qu’ils permissent à un mortel de violer les lois divines : lois non écrites, celles-là, mais intangibles. Ce n’est pas d’aujourd’hui ni d’hier, c’est depuis l’origine qu’elles sont en vigueur, et personne ne les a vues naître. Leur désobéir, n’était-ce point, par un lâche respect pour l’autorité d’un homme, encourir la rigueur des dieux ?"

Deux logiques, deux discours, tous deux judicieux et respectables. Lois des hommes, lois divines. On connaît la suite : Antigone brave l’interdit, enfreint la loi et offre une sépulture à son frère Polynice, ce qui conduit Créon à la condamner à être emmurée vivante. Elle meurt, non sans entraîner avec elle les suicides du fils (qui est aussi le fiancé d’Antigone) et de l’épouse de Créon, laissé seul avec sa conscience, son désespoir et ses remords.

Ce qui est essentiel

À l’ère du coronavirus, on ne peut qu’être saisi de l’actualité de ce drame, vécu par des milliers de citoyens qui ne peuvent rendre à leurs proches disparus les hommages qui leur sont dus, ni même les assister dans leurs derniers instants, les condamnant à mourir dans une solitude effrayante. Les règles édictées en ces temps tragiques visent sans aucun doute l’intérêt commun et prennent appui sur le caractère "essentiel" ou non, pour juger des déplacements autorisés et des exceptions au confinement imposé. Sont ainsi reconnus essentiels les actes nécessaires à la survie de l’individu (se nourrir, s’aérer), à l’approvisionnement de la chaîne alimentaire, et au bon fonctionnement de l’organe étatique : police, administration, entretien… Inversement, les actes fondés sur d’autres lois, des "lois divines", celles qui sont en vigueur "depuis l’origine" sont interdits. Se rencontrer, se toucher, partager des repas, assister ses proches, les accompagner autour de la mort, ne sont plus reconnus comme "essentiels", pas plus que la vie culturelle et artistique ou, même, les rassemblements religieux.

Lecture à l’heure du coronavirus

Comment ne pas être interpellé ? Comment s’y retrouver ? Sophocle peut-il nous aider à penser aujourd’hui ce qui nous arrive ?

Comment trouver un accord entre les règles qu’un État promulgue pour le bien de tous, ce que déclare vouloir Créon, et les exigences de respecter les libertés essentielles et les "lois divines", que demande Antigone ? C’est cet équilibre subtil que visent la plupart des observateurs, chroniqueurs, politiques, experts et autres. C’est néanmoins l’échec de cet équilibre que redoutent certaines associations de défense des libertés et des droits de l’homme. Leurs arguments ne sont pas dénués de fondements. On sait pertinemment que lorsqu’une technologie existe, elle trouve toujours des applications. Ainsi du tracking : d’un côté la technologie peut permettre de limiter la propagation du virus, mais rien ne l’empêche de "fliquer" les citoyens, excepté des lois… qui peuvent toujours être ignorées, contournées ou abrogées. Il en va de même pour les interdictions de rassemblement, les fermetures de frontières, les contrôles divers mis en place. Chaque décision, chaque loi, chaque règle peuvent être brandies pour l’intérêt commun, mais aussi utilisées pour limiter les libertés, augmenter le contrôle des populations et instaurer les sociétés de surveillance dont tant de récits de science-fiction nous parlent, le 1984 de Georges Orwell en tête. Heureusement nous n’en sommes pas là et on peut faire crédit au gouvernement actuel de vouloir limiter dans le temps toute loi liberticide.

Revenons à Antigone. Celle-ci n’est pas a priori opposée aux règles édictées par Créon. Comme tout le monde elle peut en reconnaître le bien-fondé et la nécessité. Là où surgit sa révolte, c’est lorsqu’elle ne peut accepter un édit qui se heurte violemment à une autre loi qui, non seulement lui semble supérieure, mais surtout qui l’emporte, corps et âme, passionnément, au point de préférer mourir plutôt que se soumettre à une contrainte qu’elle ne peut accepter. Ce que vise sa détermination est quelque chose qui est au-delà de toute raison. Elle n’est pas "raisonnable" ! La passion n’a que faire de la raison. La véritable passion est sans limite, ou plutôt elle la dépasse, l’ignore, la nie, la méprise. Antigone ne peut pas faire autrement. C’est là qu’elle est pleinement, et c’est ce qui fait d’elle une héroïne mythique.

La faute de Créon, c’est de n’avoir pas compris la force de cette passion et d’avoir décrété ce qu’il pense être le bien de tous d’une façon démesurée. Sa faute, c’est d’avoir voulu forcer le respect de ses décisions de façon rigide et absolue, sans égard pour les affects, les arguments et les positions de ceux et celles à qui elles sont adressées.

Ne pas commettre la faute de Créon

La crise actuelle renferme les ingrédients d’une réactualisation de la tragédie : un État qui promulgue des lois dont la visée est l’intérêt de tous ; parmi celles-ci certaines qui s’opposent à d’autres "en vigueur depuis l’origine". Et, dans la population, un certain nombre d’"Antigone" qui refusent les édits mis en place. La justesse de la pédagogie affichée par nos gouvernements, la mise à disposition par les médias de tout un arsenal de commentaires éclairants, l’état de sidération, de compréhension et de crainte dans lequel baignent nombre d’entre nous, permettent jusqu’à présent un déroulement relativement calme et maîtrisé de la situation. La suite des évènements a cependant de quoi inspirer de l’inquiétude : la progressivité annoncée du déconfinement, la lenteur de l’évolution de l’épidémie, l’impatience qui gagne du terrain, les perspectives économiques désastreuses, le maintien dans la longueur de mesures qui vont notamment peser sur l’organisation de vacances d’été qui sont, pour la plupart, l’occasion d’évacuer les frustrations accumulées, risquent de mettre à mal l’équilibre fragile actuellement encore en vigueur. C’est alors qu’il s’agira pour nos gouvernements d’être attentifs à ne pas commettre la faute de Créon qui, voulant trop bien faire pour asseoir son autorité et contrôler la situation, l’a, au contraire, poussée à la dégradation tragique.