Devrions-nous faire moins d'enfants pour sauver la planète ?
Le nombre d'humains ne cesse de croître, alors que la biodiversité et le nombre des espèces sont en forte chute. Ne faudrait-il pas mettre un frein à la natalité pour davantage partager entre les vivants les ressources d'une planète limitée ?
- Publié le 05-12-2019 à 09h15
- Mis à jour le 09-11-2021 à 11h44

Lors de la COP23 (Bonn 12017), 15 000 scientifiques de 184 pays ont publié dans la revue BioScience une tribune intitulée "Avertissement à l'humanité". Selon eux, la préservation de nos ressources et de notre environnement passe, entre autres, par une limitation de la population. Faut-il mettre un frein à la natalité pour davantage partager entre les vivants les ressources d'une planète limitée ?
Oui pour Michel Sourrouille, journaliste-écrivain pour la nature et écologie (JNE). Coordinateur de "Moins nombreux, plus heureux, l'urgence écologique de repenser la démographie"
Au niveau mondial, la surpopulation pèse de plus en plus sur les émissions de gaz à effet de serre, sur la pollution des sols, sur la désertification, sur la disparition de la biodivesité. Il faut d'urgence agir pour stabiliser la population mondiale.
Y a-t-il un rapport entre d'un côté l'évolution de la population et de l'autre le dérèglement climatique et les dégradations environnementales ?
Le dépassement de la capacité de charge de la planète est évident. Nous avons dépassé 7,9 milliards d'êtres humains le mois dernier, octobre 2021 et, selon l'Onu, devrions atteindre 8,6 milliards en 2030, 9,8 en 2050 et 11,2 en 2100. La démographie pèse sur les émissions de gaz à effet de serre, sur la pollution des sols, sur la désertification ou encore sur la déforestation. Le rapport Planète vivante 2016, publié par le WWF, soulignait qu'en 40 ans le nombre d'animaux vertébrés avait été divisé par deux. Dans le même temps, le nombre d'humains a été multiplié par deux. Les faits sont liés. Pour le démontrer, le courant malthusien qui prône une limitation des naissances s'appuie sur des formules mathématiques qui quantifient l'impact des activités humaines sur l'environnement comme l'équation I = PAT, et l' équation de Kaya qui fait ressortir que le niveau total d'émission CO2 dépend de quatre facteurs : la population, le PIB par habitant, l'intensité énergétique et le contenu en CO2 de l'énergie consommée. Pour les décroissants, le problème est qu'il y a trop d'automobiles. Les malthusiens répondent que le nombre d'automobiles dépend du nombre d'automobilistes… qu'il faudrait limiter.
Quelles actions faudrait-il mettre en place ?
L'association Démographie responsable - dont je suis membre - milite pour une diminution de la population mondiale au nom de la préservation de l'environnement. Humaniste, nous préconisons, via l'éducation et la sensibilisation, des méthodes classiques comme la liberté de contraception, la liberté d'avortement, l'éducation des hommes, la scolarisation des filles… On devrait organiser des conférences internationales, plus uniquement sur le climat, mais sur la démographie où les États s'engageraient en faveur d'une modération démographique comme ils s'engagent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. On pourrait envisager que 25 % de l'aide au développement au niveau international soit consacrée à la planification familiale, et qu'une partie de cette aide soit conditionnée à l'engagement par les pays bénéficiaires à agir en la matière. La gratuité et la facilité de l'accès à la contraception sont des priorités dans les pays en voie de développement.
Malthusien aussi, le prix Nobel Christian de Duve proposait de limiter les allocations familiales au seul premier enfant, et de taxer les enfants à partir du troisième. Vous partagez ?
Je sais que si on n'agit pas rapidement et de façon décidée avec des politiques incitatives et non coercitives, plus tard, la pression d' événements dramatiques pourrait imposer des politiques autoritaires avec des atteintes aux libertés comme des avortements forcés, comme ce fut le cas en Chine ou, plus terrible encore, en Inde sous Indira Gandhi, avec des stérilisations forcées.
Votre constat, bien que partagé par des gens comme Claude Levis-Strauss ou Hubert Reeves, et les actions envisagées doivent rencontrer pas mal de résistances.
À l'opposé de l'actuel anthropocentrisme - "l'Homme avant tout" -, notre humanisme élargi prend en considération les générations futures et les non-humains. Cela ne plaît guère. En Europe, la plupart des politiques et des médias sont dans un déni ou balayent les conséquences de la surpopulation avec ce type de réflexion : "D'accord et qui commence-t-on à liquider ?" Les décroissants aussi se concentrent sur nos modes de vie et n'évoquent pas nos effectifs humains. Les freins sont aussi sociologiques : avoir un enfant est le résultat d'un libre choix individuel (facilité par la GPA et la procréation médicalement assistée) qui ne souffre d'aucune tempérance. Il est également inscrit dans la tradition qu'une femme ne s'accomplit que si elle est mère. Les Ginks ( Green Inclination No Kids ), ces femmes qui par conviction écologique renoncent à la maternité, bousculent cette vision. La pression religieuse contre la contraception et l'avortement est forte. Et dans de nombreuses traditions, le père domine, et sa puissance, mesurée au nombre de ses enfants, s'impose à une mère soumise. Cela doit changer, c'est une question de survie.
Entretien : Thierry Boutte
Blog http://biosphere.ouvaton.org/blog/
Non pour Jacques Vallin, démographe, spécialiste des enjeux de la croissance démographique mondiale
Limiter les naissances n'est pas la solution pour sauver la planète. À travers l'analyse de notre histoire, nous constatons que la croissance démographique finit par s'équilibrer : après une explosion démographique, les couples décident par eux-mêmes de limiter les naissances.
Faut-il, selon vous, ne plus faire d'enfants pour sauver la planète ?
Absolument pas. Le problème n'est pas de faire des enfants, mais c'est la manière dont on vit et dont on détruit les conditions de la vie sur la planète. Et puis, comment voulez-vous empêcher les gens de faire des enfants ? Cette capacité relève de la compétence et de la volonté des couples. Je ne pense pas que nous allons connaître une nouvelle explosion démographique majeure sur Terre prochainement. L'évolution démographique mondiale est en effet inscrite dans l'Histoire.
Comment cela ?
Nous avons connu une évolution très forte des conditions de vie sur la Terre, je pense ici à la manière dont les hommes ont pu croître et se développer. Auparavant, beaucoup de personnes mourraient avant même d'avoir pu faire des enfants. Compte tenu du taux de mortalité de l'époque, les couples faisaient beaucoup d'enfants afin de pouvoir maintenir un équilibre, soit familial, soit collectif. De plus, l'homme a toujours lutté contre la maladie avec des moyens qui ont longtemps été complètement inefficaces. Au milieu du XVIIIe siècle, en Europe occidentale, les moyens de lutte contre la mort sont devenus de plus en plus efficaces, que ce soit à travers le développement de la médecine ou de l'agriculture. La mortalité a donc baissé et l'espérance de vie a de ce fait augmenté. Ce changement a bouleversé la vie des familles car elles ont été surprises du fait que la presque totalité de leurs enfants survivaient. Conséquence : il y avait trop d'enfants et nous avons connu notre première explosion démographique. C'est alors que les couples ont décidé de limiter, d'eux-mêmes, le nombre de naissances bien qu'à l'époque, il y avait peu de moyens de contraception. Dans la seconde moitié du XXe siècle, dans le reste du monde, les moyens pour vaincre la mortalité se sont popularisés. Le problème est que les gens continuaient à faire tout autant d'enfants. Nous avons donc connu une seconde explosion démographique. Aujourd'hui, un équilibre a été atteint car ces pays en voie de développement ont commencé, eux aussi, à réduire le nombre de naissances. Aujourd'hui, la plupart de ces pays ont en moyenne deux enfants par femme. Même en Afrique, on y vient. Petit à petit la population mondiale se stabilise. L'enjeu n'est donc pas de réduire la natalité mais de savoir comment vivre, consommer, produire. Si tous les pays vivaient selon les standards de l'industrie américaine, ce serait une véritable catastrophe. Il faut en priorité nous débarrasser des énergies carbones.
Ne pensez-vous pas que la régulation démographique que vous évoquez serait liée aux politiques de limitation des naissances appliquées à travers le monde ? Je pense notamment à la politique de l'enfant unique en Chine de 1979 à 2015.
Si on compare les pays qui ont des politiques de limitation des naissances à ceux qui n'en ont pas, les résultats sont à peu près les mêmes. Aucune politique sur la fécondité n'a vraiment d'effet, sinon d'accompagner, ou peut-être de faciliter, un mouvement qui est déjà voulu par les couples.
Entretien : Louise Vanderkelen
"Cela revient à penser l'individu comme un obstacle pour notre propre liberté"
"Faire moins d'enfants n'est pas selon moi une solution envisageable pour sauver la planète , nous explique Guillaume Dos Santos, jeune père de famille . On peut tout à fait respecter cette décision lorsqu'elle est prise à l'échelle individuelle. Par contre, lorsque cette éventualité est érigée en choix sociétal, cela m'interpelle. " À la question de savoir ce que cette solution, pour le moins radicale, dit de l'Homme, Guillaume Dos Santos répond : " Cela revient à considérer qu'un être humain supplémentaire n'est finalement qu'un consommateur de plus. Il ne serait qu'une bouche en plus à nourrir, un individu supplémentaire avec lequel on va devoir composer pour partager les ressources. Au fond, cela revient à penser l'individu comme un obstacle pour notre propre liberté, comme une contrainte. Je ne me reconnais pas dans cette vision. Je crois, à l'inverse, que chaque nouvelle vie humaine est une bonne nouvelle, et que chaque être humain a quelque chose d'unique à apporter au monde. " L.V.