Bruno Colmant: "Il y a une dynamique qui permet à l'économie américaine de sortir plus forte de chaque crise"
Pourquoi les manifestations qui agitent les États-Unis ne pèsent pas sur Wall Street et sur l'économie américaine?
- Publié le 02-06-2020 à 16h48
- Mis à jour le 02-06-2020 à 16h52

Pourquoi les manifestations qui agitent les États-Unis ne pèsent pas sur Wall Street et sur l'économie américaine?
Pour beaucoup d'Européens, ce qui se passe aux États-Unis est vu au travers du filtre de préjugés souvent éloignés de la réalité. Ce début de semaine marqué de l'autre côté de l'Atlantique par des émeutes impressionnantes, tant par leur ampleur que par leur répression, l'a aussi été par une poursuite insolente de la hausse des places boursières américaines. Comment expliquer l'optimisme des investisseurs alors que la révolte gronde et que des millions d'Américains sont au chômage suite à l'arrêt des entreprises dans le cadre de la crise sanitaire ? C'est que l'économie redémarre, d'une part, et que la situation des personnes est gérée différemment aux États-Unis.
Pour le professeur (UCL) Bruno Colmant, "les différentes mécaniques en mouvement, la déstabilisation économique liée à la crise sanitaire et les tensions raciales, sans oublier les élections qui sont un très gros sujet d'intérêt dans la presse, créent les conditions d'un choc sociétal important. Mais ce que l'on ne voit pas, c'est que l'État hyperlibéral, certes, est présent, actuellement, pour aider les gens. L'aide arrive généralement au travers de dons et de charité, selon une philosophie différente. Mais Trump a lui-même réagi rapidement et décidé d'une aide de 2 200 milliards de dollars aux familles et aux PME".
Des millions de chômeurs, et des allocations accrues
Est-ce là une manière de pallier des déficits structurels d'assistance aux personnes dans le cadre d'un arrêt brutal de l'activité et de licenciements massifs ? "En fait, ce qu'il faut voir, une fois encore dans une société américaine qui fonctionne différemment de ce que nous connaissons en Europe de l'Ouest, c'est que le marché de l'emploi est extrêmement volatil : beaucoup de gens sont payés à la semaine, et les indemnités en cas de licenciement sont d'une semaine par année d'ancienneté, ce qui explique pourquoi les entreprises peuvent très rapidement licencier et… réembaucher. Ici, la réaction rapide de l'État est liée à cette caractéristique du marché de l'emploi américain. Actuellement, le taux de chômage est proche de 20 % !", explique Bruno Colmant.
Contrairement à ce que l'on croit ici, le paiement d'allocations de chômage existe bien aux États-Unis depuis la Grande Dépression des années'30. Ces allocations qui correspondent à quelque 45 % du dernier salaire, ont d'ailleurs été majorées de 600 dollars pour une durée de 4 mois au début du lockdown. "En effet, cela s'est fait sur base d'un accroissement de l'immense dette publique américaine, dans une économie basée sur la confiance".
La recherche d'emploi, indispensable
La confiance, dans une société qui permet aux entreprises de mettre au chômage près de 30 millions de travailleurs ? "C'est vrai que le facteur travail est considéré comme une variable d'ajustement par les entreprises". Mais, maintenant que l'on a "remis le courant", l'économie américaine reprend, comme l'indiquent les statistiques récentes relatives à l'activité manufacturière. Est-ce là qu'il faut trouver la source de l'enthousiasme des investisseurs à Wall Street ? "Il y a en tout cas une dynamique qui permet à l'économie américaine de sortir plus forte de chaque crise, en flexibilisant chaque fois le marché de l'emploi. On l'a vu au sortir de la crise financière de 2008 où l'économie américaine s'est redéployée dans des secteurs comme le commerce en ligne. Ici, je pense que la reprise va être très forte, et rapide. Avec des éléments structurels qui forcent les travailleurs à réagir. Il faut savoir que pour une majorité de travailleurs, perdre son emploi, c'est aussi perdre son assurance santé. Or, dans le cadre de la pandémie, cette situation a eu un effet aggravant sur les familles. Aux États-Unis, le coût mensuel d'une assurance santé pour une famille classique de 4 personnes est de 1 500 à 2 000 dollars par mois".
Volatilité sociale
On le voit, la vie de beaucoup de ménages a dû être tendue au cours de ces derniers mois. "Le modèle américain hyperflexible au niveau de l'emploi, dans le temps et l'espace est fort différent du nôtre, et il crée une volatilité sociale énorme. Même le système fiscal est spécifique, avec une "flat tax" qui touche indifféremment les riches et les pauvres, sur le principe du "ruissellement" fondé sur l'idée que l'argent des riches est réinvesti dans l'économie. Un système qui ne gomme pas les inégalités sociales. Mais il y a un système de santé pour les plus démunis, et il faut savoir que 50 millions d'Américains vivent des coupons alimentaires".