"Emmanuel Macron qui tente de se faire inviter au sommet des Brics, c'est catastrophique !"
Les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) se réunissent à partir de ce mardi pour accorder leurs violons. Et bousculer l'Occident ?

- Publié le 22-08-2023 à 07h39
- Mis à jour le 23-08-2023 à 10h43

Une compétition entre puissances mondiales ? Le président sud-africain Cyril Ramaphosa aura beau affirmer que le sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui se déroule du 22 au 24 août à Johannesbourg n'en est pas une, difficile de ne pas y penser.
Si la vision "bloc de l'Ouest" et "bloc de l'Est" a fait son temps, deux leaders sont tout de même identifiables dans la compétition internationale : les États-Unis et la Chine. Les deux tiennent à la place de première puissance mondiale, et le Dragon compte bien brûler les ailes du Pygargue pour lui faire perdre de sa superbe.
"Il faudra être très vigilants à ce qui se discute à ce sommet, affirme à ce propos Tanguy Struye de Swielande, professeur en Relations internationales à l'UCLouvain. Il y aura un impact sur l'ordre mondial et l'Occident".
"Il y a le sommet des Brics, mais aussi le sommet entre les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud… Même la Nouvelle-Zélande sort de sa traditionnelle neutralité. Les États-Unis essaient de rameuter autour de leur leadership", poursuit-il, expliquant que les différents partenariats évoluent, se renforcent, mutent.
"La Chine et la Russie veulent changer l'ordre mondial, avec une vision très autoritaire. Les trois autres (Brésil, Inde, Afrique du Sud, NdlR) veulent surtout plus de pouvoir, mais pas forcément tout changer."
"La guerre en Ukraine a renforcé le partenariat transatlantique, mais cela pourra évoluer par la suite. Il y a une partie d'échecs qui se joue dans laquelle les Brics ont leur mot à dire. Et ils ont actuellement un point commun : la méfiance vis-à-vis de l'Occident. Mais ce sont également cinq pays extrêmement divisés. La Chine et la Russie veulent changer l'ordre mondial, avec une vision très autoritaire. Les trois autres veulent surtout plus de pouvoir, mais pas forcément tout changer", commente-t-il.
Changer de discours sur les droits de l'Homme ?
"L'Occident a une carte à jouer mais le fait très mal. On est trop passifs", observe encore notre interlocuteur, en parlant surtout de l'Europe. "Il y a des discussions à mener avec l'Indonésie, l'Arabie saoudite, etc. Evitons que les Brics forment un vrai bloc. Il y a peut-être des discours à faire évoluer, une rhétorique moins naïve sur les droits de l'Homme et plus pragmatique", avance-t-il. "Si on garde notre mentalité des années 1990, ça n'ira pas. Là, on va droit dans le mur, et ce depuis quinze ans. Et c'est sans parler d'Emmanuel Macron qui tente de se faire inviter au sommet, sans consultation avec l'Union européenne, c'est catastrophique ! Ça nous affaiblit. L'autonomie stratégique de la France… Ça ne veut rien dire si c'est pour agir tout seul dans un monde comme celui qu'on connaît aujourd'hui. Beaucoup de leaders ne sont plus impressionnés par nos faits et gestes. Il faut de l'unité", lance encore le professeur, qui se réjouit que la demande du président français ait été refusée.
La question du dollar
Une grande question devrait être abordée lors de ce sommet : celle du dollar tout puissant. Peut-on s'en passer ? La Russie en rêve, elle qui est exclue de son usage direct et du système de communication bancaire Swift. Mais tous les pays des Brics le désirent-ils pour autant ?
La Chine, le plus puissant de ces cinq Etats, pourrait en tirer le plus d'avantages, mais le manque de transparence sur le yuan et sur son économie en atténue l'intérêt pour les autres pays. "L'Inde joue sa carte personnelle, le pays est dans une logique concurrentielle avec la Chine également", avance notre observateur, qui estime que le pays de Narendra Modi pourrait profiter du "derisking" et du détournement du recours à la Chine pour les pays occidentaux, par exemple, et ne voudra donc pas forcément se passer du dollar.
"L'Europe et les États-Unis doivent accepter une forme de rééquilibrage, mais ils peuvent éviter que la Chine ne deviennent numéro 1. La confrontation aura lieu en Asie-Pacifique, mais l'Europe est pour le moment trop divisée, elle doit faire des choix", lance-t-il, qui regrette le manque de vision commune. "Quand je vois le discours de l'ancien président français Nicolas Sarkozy, qui parle de référendum en Ukraine dans des zones où il n'y a même plus d'Ukrainiens… Quelle incohérence, et quel temps perdu ! Tout le monde est d'accord pour la diplomatie, mais pas pour cette perte de temps", poursuit-il.
Des économies différentes
Si les pays du Brics ne se sont pas affichés contre la Russie depuis l'invasion de l'Ukraine, pour Tanguy Struye de Swielande, ils vont volontairement continuer à rester discrets pour des raisons d'intérêts économiques et diplomatiques.
Etant donné le mandat d'arrêt émis à son encontre par la Cour pénale internationale, Vladimir Poutine ne sera en outre pas présent en personne à cette réunion. "Or, beaucoup de choses se discutent dans les couloirs, dans ce genre de sommet. Mais le ministre des Affaires étrangères russes, Serguei Lavrov, sera quand même là et ce n'est pas un novice, nuance-t-il. On verra ce que va donner ce sommet, mais rappelons encore que ce sont des écosystèmes très différents, avec une Russie et un Brésil dépendants à la vente de matières premières, là où la Chine dépend plus de la vente de produits technologiques. Les différences culturelles sont aussi très fortes", conclut Tanguy Struye de Swielande.
Armements
L'Australie a de son côté annoncé lundi passer commande auprès des États-Unis d'environ 200 missiles longue portée Tomahawk, pour près de 830 millions de dollars. Des discussions pour l'achat de systèmes HIMARS, des systèmes de lance-roquettes sur blindés et équipements connexes pour environ 975 millions supplémentaires sont également en cours. Ces équipements doivent permettre au pays d'assurer une capacité de réponse à courte portée rapide et puissante dans l'hypothèse d'un conflit potentiel, notamment avec la Chine.
"Nous investissons dans les capacités dont notre force de défense a besoin pour tenir nos adversaires en échec loin de nos côtes et assurer la sécurité des Australiens dans le monde complexe et incertain dans lequel nous vivons aujourd'hui", a commenté à ce propos le ministre australien de la Défense, Richard Marles.
"C'est en plein dans la logique de renforcement des partenariats existants, dans la continuité de l'Aukus", commente Tanguy Struye de Swielande. Pour rappel, ce pacte militaire noué entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis a pour vocation de contrer les velléités d'expansion de la Chine dans la région Indo-Pacifique, impliquant entre autres la construction de sous-marins nucléaires, au grand dam de la France qui s'était fait doubler par les Anglo-Saxons dans ce dossier. Si l'on ne veut pas y voir une compétition entre puissances, il y a tout de même clairement une course à l'armement qui reprend.
