Face au bulldozer Trump, l'Inde délaisse le protectionnisme. C'est un tournant majeur
New Delhi négocie un traité de libre-échange pour suspendre les droits de douane réciproques annoncés par le président américain le 2 avril.

- Publié le 03-04-2025 à 12h56
- Mis à jour le 04-04-2025 à 11h31

Se soumettre plutôt que résister. Face à la guerre commerciale de Donald Trump, la réaction indienne est à l'opposé des Chinois et des Européens. Pas de représailles. Des concessions. "Pour nous, il y a du bon et du moins bon. L'administration Trump s'est dite prête à baisser les tarifs si ses revendications sont prises en compte", a tempéré un fonctionnaire du ministère du Commerce à l'agence de presse PTI.
Depuis que le premier ministre Narendra Modi a rencontré le locataire de la Maison Blanche à Washington mi-février, des négociations sur un traité de libre-échange ont été lancées sous la pression des Américains qui exigent un accord partiel d'ici l'automne. New Delhi espère ainsi faire baisser le droit de douane réciproque que les États-Unis appliqueront sur leurs importations dès samedi. La hausse se fera en deux temps, comme pour les autres : une augmentation de 10 % le 5 avril qui passera à 27 % le 9.
"L'Inde est très dur avec nous"
Le pays le plus peuplé du monde n'a pas les moyens d'un bras de fer. Son déficit commercial s'est creusé en dix ans, passant de 135 à 241 milliards de dollars. L'Amérique est l'un des rares marchés où il a un excédent : 45 milliards en 2024.
Donald Trump a critiqué le géant d'Asie du Sud durant son discours à la Maison Blanche mercredi 2 avril : "L'Inde est très dur avec nous. Très, très dur. […] Ils nous facturent 52 % de droits de douane alors qu'on ne leur a rien demandé pendant des années."
Le taux de 26 % est plus élevé que prévu. Dans un rapport publié en février, le GTRI, un centre de recherche de New Delhi, prévoyait 7 %. Ce chiffre correspondait au droit de douane moyen sur les produits américains importés. Mais Trump est allé beaucoup plus loin en ajoutant les normes sanitaires et techniques ainsi que de soi-disant manipulations de taux de change. Un tableau publié par la Maison Blanche mercredi évaluait à 52 % les barrières tarifaires indiennes.
Le "tarif réciproque" de 26 % est une mauvaise nouvelle pour l'industrie, notamment celle à forte intensité de main-d'œuvre : agroalimentaire, diamants, chimie, composants électriques et électroniques, textile, maroquinerie… Sans oublier les pièces automobiles et l'aluminium. Ces secteurs représentent environ 60% des exportations indiennes vers les États-Unis selon le GTRI.
Concessions
Jeudi, la presse locale se félicitait de voir que les concurrents de l'Inde dans ces secteurs, comme la Chine, le Vietnam, la Thaïlande, le Bangladesh et le Sri Lanka étaient imposés entre 34 et 46 %. Certains y voyaient le fruit du lobbying déployé par New Delhi.
Dans le cadre des négociations de libre-échange, les Indiens ont multiplié les concessions en réduisant les taxes douanières sur le bourbon, les Harley-Davidson, les prises Ethernet… Ils ont accordé des allègements fiscaux sur les voitures électriques alors que Tesla veut ouvrir des concessions sur place. Les négociateurs indiens espéraient être épargnés par les droits de douane réciproques. En vain.
Jusqu'à quand allons-nous continuer de penser que nous pouvons gagner grâce aux béquilles que sont les subventions et les droits de douane élevés."
L'intransigeance de Trump pousse le gouvernement Modi vers d'autres partenaires. Durant la visite d'Ursula von der Leyen en février, il a annoncé que les tractations sur un accord de libre-échange avec l'UE devront être bouclées cette année, un coup d'accélérateur pour ces discussions qui pataugent depuis 2007. New Delhi a ouvert des négociations avec la Nouvelle-Zélande le 16 mars. Celles avec la Grande-Bretagne, lancées en 2022, ont repris en février.
Un tournant
Ces annonces font entrevoir un changement de cap qui, s'il se confirmait, pourrait marquer la fin du protectionnisme en Inde. Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Narendra Modi a tenté de faire de son pays l'usine du monde en assouplissant la réglementation sur les investissements étrangers tout en maintenant d'importants droits de douane.
Cette stratégie a échoué. La part de l'industrie manufacturière dans le PIB est passée de 15 à 13 % en dix ans. La croissance plafonne entre 6 et 7 % alors qu'elle doit atteindre 8 % pour concrétiser le dividende démographique.
Des voix s'élèvent dans le débat public pour demander de réduire les droits de douane qui protègent des secteurs peu compétitifs au détriment de ceux qui exportent. Même le ministre du Commerce Piyush Goyal, réputé chez les dirigeants européens pour son ultranationalisme et son intransigeance dans les négociations, a appelé à enterrer la "mentalité protectionniste" : "Jusqu'à quand allons-nous continuer de penser que nous pouvons gagner grâce aux béquilles que sont les subventions et les droits de douane élevés" a-t-il lancé le 27 février devant le patronat à Bombay.
