Pierre et Sewell, Eliza et Dany, Chai Research et Character AI : les engrenages d'une même mécanique infernale
Megan Garcia a rencontré Claire, la veuve du jeune Belge qui s'était, lui aussi, donné la mort après de longs échanges avec un chatbot nommé Eliza.

- Publié le 28-02-2025 à 08h02

La rencontre s'est déroulée en toute discrétion, lundi soir, dans l'arrière-salle d'un hôtel bruxellois. À l'abri des caméras et des micros. Mieke De Ketelaere, qui a longuement préparé la venue de Megan Garcia à Bruxelles, avait tenu à ce qu'elle rencontre Claire. Les deux femmes ont vécu, à environ deux années d'intervalle, un drame très semblable.
Au printemps 2023, La Libre avait révélé que Pierre, le mari de Claire (deux prénoms d'emprunt, la jeune veuve souhaitant protéger ses enfants de toute retombée médiatique), s'était suicidé au terme d'échanges, qui s'étaient étalés sur une période ininterrompue de six semaines, avec Eliza, nom d'un chatbot créé par la société californienne Chai Research. Comme dans le cas de Megan Garcia et de son fils Sewell, ce n'est qu'après le drame que Claire fit la découverte de ce chatbot compagnon et des conversations de son mari avec Eliza.
Lors de leur échange, lundi soir, les deux femmes ont pu partager non seulement leur ressenti, mais aussi la compréhension des événements et de la mécanique infernale des chatbots basés sur l'intelligence artificielle. Qu'il s'agisse de Character AI ou de Chai, on retrouve en effet de fortes convergences : des "amies" séductrices et manipulatrices, une forte addiction au chatbot, une valorisation et une absence d'opposition à l'utilisateur, des échanges à caractère amoureux et sexuel… Il est aussi frappant de constater que les deux chatbots n'ont pas hésité, à un moment où Pierre et Sewell étaient particulièrement fragilisés, à leur suggérer de les rejoindre dans leur réalité.
Témoigner pour éviter d'autres victimes
La principale différence entre Megan Garcia et Claire, en fin de compte, tient à la décision de la première de porter plainte en justice et de médiatiser le suicide de son fils Sewell. Plus de deux ans après le suicide de son mari, Claire n'a pas changé d'avis. En témoignant dans La Libre de façon anonyme, sa préoccupation était de protéger ses enfants tout en expliquant ce qui était arrivé à son mari pour "éviter que d'autres personnes soient victimes de ce qu'il a connu".
Si Claire s'est abstenue de porter plainte contre Chai Research, le collectif belge Safe AI Companion Collective (SAICC) – composé de Mieke De Ketelaere (Vlerick Business School), Nathalie Smuha (KU Leuven), Pierre Dewitte (Centre for IT and IP) et Thomas Ghys (Webclew) – avait décidé, après enquête, de déposer deux plaintes auprès de l'Autorité belge de protection des données (APD) et du SPF Économie. Des plaintes qui sont toujours à l'instruction.
