Dubaï Papers : les 28 millions d'euros suspects ont atterri chez ING Belgique… à Dubaï
Une enquête du Pôle Investigation.
- Publié le 19-06-2024 à 06h41

28 795 592 €. C'est le montant exact d'un transfert financier opaque, réalisé le 16 janvier de cette année, dont nous révélions, voici une quinzaine de jours, qu'il avait crédité un compte ouvert dans une banque belge. Celui d'Union Offshore Ltd, une compagnie non-résidente enregistrée aux Îles Marshall et dont la gérante officielle est Anastasiya Abramova, une quadragénaire de nationalité ukrainienne. La somme a été virée depuis l'émirat d'Abu Dhabi, via ADS Securities (ADSS), une société privée de services financiers spécialisée dans la gestion de patrimoine.
Plusieurs sources dénoncent Anastasiya Abramova comme la "femme de paille" derrière laquelle s'abrite un petit groupe d'individus impliqués dans toute une série d'activités financières illicites à grande échelle, ce qui vaut à ces derniers d'être sous enquête à différents endroits du monde. Union Offshore faisant partie de leur panoplie de sociétés écrans.
Parmi cette nébuleuse, figure Aleksei Korotaev (38 ans), un homme d'affaires russo-suisse. Depuis juillet 2022 et l'émission d'une notice rouge d'Interpol, il est sous le coup d'un mandat d'arrêt international délivré par les autorités judiciaires helvétiques, pour "fraude aggravée, blanchiment d'argent et abus de confiance". Ceci dans le contexte d'une énorme affaire qui nous ramène en Belgique : les "Dubaï Papers".
Cette affaire, c'est celle d'une importante fuite de documents internes à Helin International FZE, une société gestionnaire d'actifs cofondée par le prince belge Henri de Croÿ et installée dans l'un des trous noirs de la finance mondiale : l'émirat de Ras Al Khaimah. Les pièces du dossier dévoilent le fonctionnement d'un circuit d'évasion fiscale, de fraude et de blanchiment de capitaux, grâce auquel les fortunes de centaines de clients ont échappé au fisc, parmi lesquels 61 Belges. En 2020, à l'initiative du parquet fédéral, une instruction judiciaire s'est ouverte en Belgique, tandis que des enquêtes se poursuivent également en France et en Suisse.
Entente secrète
Qu'est-ce qui relierait les "Dubaï Papers", le transfert des 28 millions d'euros, Anastasiya Abramova et Aleksei Korotaev ? Explication : en 2016, ce dernier s'était associé à la société Helin du prince de Croÿ, au travers de sa propre structure baptisée Private Kapital Partners Ltd (PKP). Ensemble, ils ont créé un fonds commun de placement dans lequel Helin a déposé une partie des avoirs de ses clients, pour un montant estimé entre 65 et 80 millions d'euros. Techniquement, ces actifs étaient gérés aux Émirats par ADS Securities (ADSS).
Par la suite, le financier russo-suisse a détourné à son profit 18 millions d'euros, prélevés donc sur le capital appartenant à la clientèle de Helin. Parmi les membres floués de celle-ci, certains ont déposé plainte en Suisse. C'est ce qui a déclenché la procédure pénale à l'encontre d'Aleksei Korotaev et la délivrance du mandat d'arrêt international qui le vise. De surcroît, les éléments recueillis dans notre enquête font apparaître une possible entente secrète entre Aleksei Korataev et Anastasiya Abramova (en relation depuis 2016), visant à déposséder intégralement Helin. En toute hypothèse, la somme virée au profit d'Union Offshore pourrait provenir de cette malversation présumée.
Un avocat belge demande la saisie des fonds
Quoi qu'il en soit, la poursuite de nos investigations matérialise de nouveaux éléments. Tout d'abord, on découvre que les 28 millions d'euros n'ont, en fait, jamais quitté les Émirats. Ils ont certes atterri sur le compte d'Union Offshore, mais celui-ci a été ouvert à Dubaï, par ING Belgique, auprès de la succursale émiratie du groupe de bancassurance néerlandais. À ce stade, on ignore toutefois qui a donné l'ordre à ADSS d'effectuer le transfert de fonds. Si ce n'est la bénéficiaire de l'opération elle-même, Anastasiya Abramova ?
Il s'avère, ensuite, qu'un important cabinet bruxellois spécialisé en droit des affaires a récemment introduit, auprès du tribunal de première instance de Bruxelles, une requête en saisie conservatoire des fameux 28 millions. L'un de leurs avocats défend les intérêts de clients belges et étrangers de Helin, ayant déclaré leur structure et victimes du détournement de leurs avoirs.
Nous avons abondamment questionné ING Belgique au sujet d'Union Offshore, une entité pour le moins douteuse qui aurait dû alerter son "service conformité" en charge du suivi des clients et des transactions. La banque se refuse cependant à tout commentaire.