Benoit Deper: "Avant, c'était impossible d'aller boire un verre en terrasse dans le centre de Charleroi"
Benoit Deper, fondateur et CEO d'Aerospacelab, livre sa vision sur Charleroi. Sorte de "banlieue de Bruxelles", selon lui, qui ne demande qu'à grandir.

- Publié le 14-09-2024 à 07h06
- Mis à jour le 23-09-2024 à 15h32

Regard sur Charleroi |
Benoit Deper, c'est un peu notre Elon Musk à nous. En moins… fantasque. L'entrepreneur "made in Charleroi" partage le même virus du business que le patron de SpaceX. Et montre aussi beaucoup d'ambition. Dirigeant d'Aerospacelab, constructeur de satellites wallons, il vient d'ailleurs d'ouvrir une usine aux États-Unis et est en train de construire une "mégafactory" à Charleroi, une usine de production de satellites qui lui permettra de passer d'une cadence artisanale à une cadence industrielle.
Mais alors, Charleroi, terre d'excellence ? "J'y ai habité jusqu'en 2003, avant de partir à Louvain-la-Neuve puis à l'étranger, avant de revenir en 2017", entame-t-il. Pendant ces quinze ans, il a traîné ses guêtres à Toulouse (pour son master), en Californie et en Suisse.
"À Charleroi, le mindset est un peu plus conquérant. Pas toujours, c'est vrai, mais avant il n'y en avait pas"
"Il y a un choc, une vraie différence entre 2004 et 2018, assène-t-il. Un vrai contraste, même si les évolutions ont été progressives. La dynamique va dans le bon sens, glisse-t-il. Le mindset (l'état d'esprit, NdlR) est un peu plus conquérant. Pas toujours, c'est vrai, mais avant il n'y en avait pas."
"Avant, c'était impossible d'aller boire un verre en terrasse"
Certes, le businessman a déménagé à Grez-Doiceau récemment, après "une bataille perdue" avec sa compagne, glisse-t-il avec humour. Mais il reste carolo dans l'âme.
"La vie a évolué, positivement. Vers 2005, c'était impensable d'aller boire un verre en terrasse au Quai 10. Ce n'était pas un quartier chatoyant. Mais il y a une reprise en main de l'hypercentre. Même s'il y a encore du travail à faire en périphérie proche, au niveau de la sécurité comme de la propreté, mais je connais surtout l'hypercentre", lâche-t-il.
L'atout de la "banlieue" de Bruxelles
Pourquoi Charleroi, au fond ?" La logique aurait dû nous amener à Liège, étant donné les compétences spatiales déjà présentes là-bas. Mais j'ai lutté contre", avance-t-il. Car, selon lui, Liège n'a pas l'infrastructure pour accueillir les travailleurs expatriés et les profils nécessaires pour faire grossir sa boîte, comme des écoles internationales pour les enfants. Alors que Charleroi, "c'est une banlieue de Bruxelles", lâche-t-il. Le choix du nom pour l'aéroport de Charleroi – Brussels South Charleroi Airport – est là pour le confirmer. "Et c'est à 25 minutes des quartiers du sud de Bruxelles, où les expatriés aiment habiter", avance-t-il. À condition d'appuyer un peu sur le champignon et d'avoir une circulation très fluide…
"Si une masse critique d'expatriés vient travailler à Charleroi, ça pourrait donner à la ville une nouvelle dimension. Le pouvoir politique le sait. Mais il faut qu'il continue à développer les pôles biotechs, greentech", poursuit-il.
Et la mobilité à Charleroi ? "Pas de stress post-traumatique"
"Le centre piéton, sans entraver trop la mobilité en voiture, ça donne une ambiance sympa. Je n'ai pas ce stress post-traumatique à Charleroi comme on peut l'avoir à Bruxelles ou dans d'autres villes européennes, à cause des correspondances ratées, de la circulation cauchemardesque en ville… Charleroi ne connaît pas ça", se réjouit-il.
Ce qui lui permet de fréquenter facilement les centres d'affaires et autres "hubs" technologiques. "Je suis assez critique sur ces choses-là d'habitude, ces hubs, ces incubateurs. Alors c'est clair qu'il faut faire son shopping. Mais à Charleroi, les structures sont relativement légères. C'est le bon mélange entre intérêts économiques et aspect familial", estime-t-il. "On n'a pas forcément accès à tous les marchés. Mais la communication est rapide, facile, et on est fixé dans la journée. Dans d'autres pays, c'est ultra-formel, ça prend un temps fou. Comme en France, typiquement, où la machine administrative est infernale", lance-t-il.
Benoit Deper ne nie pas l'existence de la "lasagne institutionnelle" belge et wallonne, mais selon lui, "les gens les plus critiques ne se sont pas expatriés à l'étranger. Il y a bien pire comme administration".
Et son avis sur le bourgmestre socialiste Paul Magnette, qui était d'ailleurs présent lors de l'inauguration du chantier de la mégafactory ? "Je l'ai croisé de temps en temps, mais pas assez pour bien le connaître", botte-t-il un peu en touche, même s'il s'estime content de l'évolution de Charleroi ces dernières années et même décennies.
Aller challenger Elon Musk ?
Quoi qu'il en soit, Benoit Deper est venu faire grandir son projet spatial Aerospacelab à Charleroi, et à Torrance en Californie.
"Les USA sont très protectionnistes, on a des attentes réalistes, on n'est pas naïfs", lance l'homme qui joue dans la cour des grands, aux côtés de SpaceX, en quelque sorte. "On essaie de se faire plus américain qu'on ne l'est, on va voir si la greffe va prendre. Mais on a déjà pas mal de monde qui a travaillé là-bas, on a gagné des contrats, pour des appareils qualifiés 'sensibles' où il valait mieux avoir un site sur place. Donc nous sommes confiants", explique-t-il.
Et Elon Musk ? "J'ai pas mal d'amis qui ont travaillé avec lui. Il a sa personnalité exubérante. Mais il est multifacettes. C'est un entrepreneur génial mais avec des alignements politiques discutables. Difficile de savoir s'il est sincère ou si c'est par rapport à des intérêts. Mais je pense qu'il s'ennuie un peu et c'est pour cela qu'il a racheté Twitter", lâche-t-il avec second degré, en fin de discussion. L'homme a encore beaucoup à faire. La mégafactory, qui doit ouvrir en 2026, le futur fleuron de Charleroi, ne va pas se faire toute seule.
