"Je n'ai jamais lancé d'ordi sur Mark" : comment le cofondateur de Facebook est devenu l'homme le plus riche de Singapour
Évincé de Facebook alors qu'il en était le cofondateur, Eduardo Saverin a su rebondir, non sans se mettre le gouvernement américain à dos.

- Publié le 10-02-2025 à 14h24
- Mis à jour le 13-02-2025 à 11h32

Quand on pense à Facebook, le premier visage qui vient habituellement en tête est celui de Mark Zuckerberg, son fondateur et actuel CEO. Celui-ci fait particulièrement parler de lui ces derniers temps, faisant marche arrière sur plusieurs politiques de son entreprise comme les mesures pour la diversité ainsi que la suppression du "fact-checking" de Facebook et Instagram, à la suite de l'arrivée de Donald Trump au pouvoir.
Mais derrière le réseau social qui a fêté ses 21 ans d'existence le 4 février dernier, il y a aussi Eduardo Saverin, un entrepreneur brésilien qui a également bénéficié de la nationalité américaine pendant une dizaine d'années. Si l'on connaît moins ce personnage dans l'histoire du réseau social, c'est notamment parce qu'il a quitté l'entreprise en 2005 suite à un conflit financier avec Mark Zuckerberg, mais aussi avec le gouvernement des États-Unis. Dans "The Social Network", le film de David Fincher qui retrace la création du réseau social, il est interprété par Andrew Garfield, aussi connu pour avoir enfilé le costume de Spider-Man.

Le plus surprenant est qu'aujourd'hui, il est l'homme le plus riche du Singapour.
Pour écarter son associé, Zuckerberg aurait cherché à réduire sa participation en émettant de nouvelles actions, diluant ainsi la part de Saverin. Certains médias parlent d'une dilution de 30 à 0,03%, tandis que d'autres estiment que celle-ci est tombée à 2%.
"TheFacebook"
Eduardo Saverin est né en 1982 à São Paulo au Brésil. Dix ans plus tard, il émigre aux États-Unis avec sa famille, fuyant l'insécurité sociétale et financière de son pays natal. "C'était un rêve que j'ai décidé de réaliser parce que le Brésil faisait face à une crise, [l'ancien président] Fernando Collor venait de geler tous les comptes d'épargne, la situation n'était pas facile", explique Roberto Saverin, le père d'Eduardo, à Forbes.
Une fois installé à Miami, il intègre l'Université Harvard en 2001. C'est là qu'il rencontre Mark Zuckerberg. Trois ans plus tard, les deux étudiants lancent "TheFacebook", une plateforme sociale destinée à la base uniquement aux étudiants de Harvard. Eduardo Saverin investit 1 000 dollars pour soutenir le projet, assumant le rôle de directeur financier et de business manager. Cependant, au fur et à mesure que le réseau social gagne en popularité, des tensions surgissent entre les cofondateurs. Mark Zuckerberg est insatisfait de l'implication de Saverin. D'après des documents internes récupérés par Business Insider, Zuckerberg a envoyé un mail indiquant : "Je vais simplement l'exclure et m'arranger avec lui. Et il obtiendra quelque chose, j'en suis sûr, il mérite quelque chose… Il doit signer des choses pour des investissements et il est à la traîne, et je ne peux pas supporter ce retard".
Pour écarter son associé, Zuckerberg aurait cherché à réduire sa participation en émettant de nouvelles actions, diluant ainsi la part de Saverin. Certains médias parlent d'une dilution de 30 à 0,03%, tandis que d'autres estiment que celle-ci est tombée à 2%.
En réponse, Saverin a intenté une action en justice contre Facebook, alléguant que Zuckerberg avait dépensé les fonds de l'entreprise à des fins personnelles. Cette bataille juridique s'est soldée par un règlement à l'amiable en 2009, dont les termes exacts n'ont jamais été rendus publics.
Un évadé fiscal ?
Si cette bataille contre Zuckerberg est déjà un coup dur, Eduardo Saverin ne s'arrête pas là. En 2011, il prend une décision radicale : renoncer à sa citoyenneté américaine et partir vers Singapour. L'annonce, faite peu avant l'entrée en Bourse de Facebook (en mai 2012), provoque un tollé. Certains y voient une évasion fiscale déguisée, une tentative d'échapper aux lourds impôts américains sur les plus-values. Il faut savoir qu'aux États-Unis, un citoyen est imposé sur ses revenus mondiaux, même s'il vit à l'étranger, en raison d'un système de taxation basé sur la citoyenneté. Un modèle unique au monde, à l'exception de l'Erythrée qui applique également ce type de taxe. En renonçant à sa nationalité juste avant cette entrée en Bourse, il évite donc de payer pas moins de 67 millions de dollars de taxe.
Face à la controverse, il s'explique : "Ma décision n'a rien à voir avec les impôts. J'adore les États-Unis et j'y ai passé une grande partie de ma vie. Cependant, Singapour est un endroit où je veux vivre et travailler." Mais le timing interpelle malgré tout. Pour le Congrès américain, cette situation est inacceptable. Plusieurs membres du Congrès, avec comme chefs de file Chuck Schumer et Bob Casey, proposent même une loi, le "Ex-Patriot Act", qui vise à interdire de territoire les personnes renonçant à leur citoyenneté pour des raisons fiscales.

"Nous ne permettrons pas à des personnes extrêmement riches de se soustraire à leurs obligations envers notre pays en renonçant à leur citoyenneté", indique les deux sénateurs. "Ce projet de loi vise à empêcher que des individus n'abandonnent leur citoyenneté pour éviter de payer leur juste part d'impôts."
Une loi qui n'est finalement pas passée, ce qui permet à Eduardo Saverin de repartir avec ses centaines de millions – voire plus – de dollars de fortune vers l'Asie.
Le Brésilien le plus riche
S'il ne fait plus partie de la grande famille Facebook, il n'est pas à pleurer pour autant. Aujourd'hui, Eduardo Saverin vit à Singapour, où il a su transformer son image "d'entrepreneur évincé" en investisseur stratégique. Il a cofondé B Capital en 2015, une firme de capital-risque qui gère aujourd'hui plusieurs milliards de dollars et cible des startups à forte croissance en Asie et en Inde. Parmi ses investissements, on retrouve Ninja Van, un leader de la livraison logistique bien connu dans le pays.

Avec une fortune estimée à 39 milliards de dollars selon Forbes, il est actuellement le Brésilien le plus riche au monde et l'homme le plus fortuné à Singapour. Mais malgré ce statut particulier, Saverin garde une posture très discrète. Il accorde peu d'interviews et reste à l'écart de la médiatisation, bien que son portefeuille d'investissements lui confère un rôle décisif dans le lancement des nouvelles technologies en Asie.
Une de ses dernières interventions dans les médias est une critique sur le film de David Fincher, qu'il semble ne pas vraiment apprécier. "C'est un fantasme hollywoodien, pas un documentaire. Facebook n'a pas été construit à partir d'une fenêtre d'un dortoir de Harvard. Et je ne lancerais jamais un ordinateur portable sur quelqu'un comme dans le film. Pas même sur Mark." Une référence directe à une des scènes mythiques du film, où l'on voit Saverin s'énerver farouchement sur Zuckerberg après l'annonce de la dilution de ses parts dans Facebook.
