Donald Trump libère Ross Ulbricht, businessman digital et baron de la drogue condamné à perpétuité: "Sa condamnation était ridicule"
Ross Ulbricht était condamné à finir sa vie derrière les barreaux pour avoir fondé un site de vente en ligne de drogues et autres biens ou services illégaux. Mais Donald Trump avait promis aux libertariens du pays de le libérer. C'est chose faite. Retour sur cette histoire, et ce business, hors du commun.

- Publié le 05-02-2025 à 09h32
- Mis à jour le 06-02-2025 à 15h19

Condamné à une double peine à perpétuité sans libération conditionnelle, Ross Ulbricht peut pourtant, depuis quelques jours, profiter à nouveau des petits bonheurs et tracas du quotidien. Après 10 ans d'incarcération, "une pour chaque doigt", décomptait-il récemment depuis sa cellule, Donald Trump a effectivement décidé de le gracier, malgré sa condamnation pour trafic de drogues, piratage et blanchiment, entre autres. Jamais un homme n'a dû autant se réjouir du retour de Trump à la Maison-Blanche. Sa vie s'est littéralement jouée lors de l'élection.
Une vie par ailleurs incroyable, qui a vu se transformer un jeune garçon de bonne famille en baron digital de la drogue, poussé par une idéologie libertarienne. Une idéologie qui causera sa chute, mais aussi sa libération.
"Il ne voulait pas travailler dans un bureau jusqu'à 65 ans pour ensuite prendre sa retraite. Il voulait faire quelque chose de grand, devenir quelqu'un, et faire de l'argent"
L'enfant modèle devenu roi du Dark Web
Ross Ulbricht est né le 27 mars 1984 à Austin. Ville qui comptait à l'époque près d'un demi-million d'habitants, contre le double aujourd'hui. Nichée au cœur d'un État plutôt républicain, dans la "Bible Belt", Austin fait figure d'exception, un "havre démocrate dans un État rouge", où les parents de Ross vivent aisément, au point de pouvoir acheter des propriétés secondaires au Costa Rica… La belle vie.
Mais très vite, le jeune scout affiche des signes d'ambitions. Il rejoint la Penn State University, qui compte 85 000 étudiants, en Pennsylvanie, pour étudier la science. Les cristaux, plus exactement. Mais il y découvre aussi la politique. "C'est là qu'il découvre Ludwig von Mises, un économiste autrichien influent pour le libertarisme, qui mêle anarchisme et surtout ultra capitalisme", déclarait en 2024 Nathaniel Popper, journaliste au New York Times, à la télévision canadienne Slice.
"La plupart des libertariens aux USA sont plutôt portés sur les armes et la bière."
"Ross était d'un courant libertarien assez intéressant. La plupart des libertariens aux USA sont plutôt portés sur les armes et la bière, mais lui est d'une famille plutôt hippie. Et il était passionné par cette idée de liberté comme l'étaient les hippies", poursuit-il. "Il croyait fortement au marché libre, aux libertés individuelles", explique également Julia Vie, son ex-petite amie.

Toujours sur cette chaîne, Donny Palmertree, un ami d'enfance de Ross, donne sa vision. "Il ne voulait pas travailler dans un bureau jusqu'à 65 ans pour ensuite prendre sa retraite. Il voulait faire quelque chose de grand, devenir quelqu'un, et faire de l'argent". Et il y arrivera.
Ross Ulbricht, obnubilé par son idéologie naissante mais aussi la volonté d'être autonome financièrement, planche sur un projet. Il réfléchit, triture ses méninges. Et vient l'idée d'un site web de vente en ligne, comme l'eBay de l'époque, ou Amazon. À une différence près : sa version doit laisser la liberté dicter sa loi. Il quitte alors ses études pour se consacrer entièrement à ce business et déménage peu de temps après dans la cité des startupers : San Francisco, sur la côte ouest.
"Ils ont essayé de l'enterrer vivant pour le reste de sa vie, pour quelque chose qu'il a fait quand il avait 26 ans. C'est incroyable"
Ventes de psychotropes (cannabis, cocaïne, ecstasy, LSD, crack, MDMA, drogues de synthèse, champignons hallucinogènes, opioïdes…), d'armes et de nombreux services illégaux – certains affirment qu'il était possible de commanditer des meurtres, sans que cela n'ait été prouvé -, le site regorgeait de choses totalement illégales. S'il avait un temps pensé le nommer "Underground Brokers", c'est sous le nom de 'Silk Road' (la "route de la soie") que ce dernier sera lancé. Et il fera fureur entre 2011 et 2013.

Néanmoins, pour garantir l'anonymat, Ross a l'idée de permettre les achats sur son site en passant via le logiciel Tor ("The Onion Router"), célèbre navigateur permettant de masquer son adresse IP et surfer sur le dark web sans se faire repérer (c'est bien plus sécurisé que la simple "navigation privée" qui n'enregistre pas les cookies de navigation), et en autorisant les paiements uniquement en cryptomonnaies. En bitcoins, à l'époque, alors qu'on est encore très loin de l'engouement actuel pour la cryptomonnaie, qui a dépassé les 100 000 dollars de valorisation. Un bitcoin en 2011 valait à peine une dizaine, voire quelques dizaines, de dollars.
De 2011 à 2013, il génère plus de 180 millions de dollars de transactions – de ce qui est connu -, même si ce montant est probablement plus élevé, si on se réfère à la quantité de bitcoins que possédait Ross à l'époque de son arrestation : 144 000, soit entre 45 et 80 millions de dollars environ (probablement les commissions sur l'ensemble des ventes, Ross n'étant pas le producteur des drogues), selon le cours du bitcoin d'alors. Cela représenterait plus de 14,5 milliards de dollars au cours actuel. Il n'en faut pas plus pour qu'il soit visiblement considéré, à l'époque, comme ennemi public numéro 1 pendant près de deux ans. Par ailleurs, six décès dus à des overdoses sont reliés au dossier Silk Road.

La petite erreur à l'origine de la chute
Toutes les polices du pays sont aux abois, le FBI en premier lieu. "Dread Pirates Roberts", l'administrateur de Silk Road et pseudo de Ross Ulbricht, est une anguille. Mais en 2013, un agent de la police fiscale des États-Unis, l'IRS, détecte une piste. Sur l'une des très nombreuses pages web scannées, archivées, figure celle d'un forum où un homme fait la publicité du site Silk Road. Si le message a été supprimé, le post a néanmoins été archivé, et il s'avère que l'email utilisé pour se logger au forum n'est pas anonyme : rossulbricht@gmail.com. Une banale mais fatale erreur. La piste est ignorée par l'enquête pendant un temps mais le profil de Ross finit par susciter l'intérêt. Sur LinkedIn et autres, il revendique des théories libertariennes. Comme le mystérieux Dread Pirates Roberts sur Silk Road.
Des agents surveillent alors Ross de près, à San Francisco. Fin 2013, Ross se rend alors dans la bibliothèque publique de Glen Park (mesure de "sécurité supplémentaire" pour ne pas être retrouvé) pour se connecter à Silk Road en tant qu'administrateur, via un ordinateur sécurisé. Des agents du FBI miment alors une dispute de couple alors que Ross gère son site et les différentes demandes. Cela suffit pour détourner son attention un instant. L'un des agents en profite pour saisir l'ordinateur, sans verrouillage, et prend l'homme en flagrant délit. Ross aurait alors nié l'activité illégale et aurait affirmé avoir juste utilisé BitTorrent, un logiciel de téléchargement peer-to-peer (entre particuliers) pour transmettre l'interview de Vince Gilligan, le créateur de la très célèbre série "Breaking Bad", qui base son intrigue sur le trafic de drogue…
Arrêté, il est donc inculpé pour de multiples chefs d'accusation et est incarcéré au Metropolitan Correctional Center de New York, prison tristement célèbre pour sa surpopulation, qui a vu passer de nombreux terroristes, ainsi que le chef de cartel mexicain Joaquin "El Chapo" Guzman, Jeffrey Epstein ou encore le trafiquant d'armes russe Viktor Bout. Elle a été fermée depuis.
Il sera ensuite incarcéré dans la prison de Tucson, en Arizona, un établissement plus grand, comptant jusqu'à 1400 prisonniers, perdu dans un paysage désertique de la partie ouest des États-Unis.

"Ils ont essayé de l'enterrer vivant pour le reste de sa vie, pour quelque chose qu'il a fait quand il avait 26 ans. C'est incroyable", déclarait Lyn Ulbricht, sa mère, à Slice.
"La racaille qui a œuvré à sa condamnation fait partie des mêmes fous qui ont participé à l'instrumentalisation du gouvernement contre moi. Il a été condamné à deux peines de prison à vie plus 40 ans, c'est ridicule"
Si de nombreuses personnes ont estimé la condamnation trop sévère, ce sont les libertariens qui sont montés au créneau en 2024 pour faire pression sur le monde politique, revendiquant la liberté de faire du commerce de tout. Et dans un meeting, Donald Trump a promis à ces derniers que s'il était élu, il ferait libérer Ross Ulbricht. Il n'en a pas fallu plus pour que, dans sa frénésie de signatures de décrets, Donald Trump ajoute la grâce présidentielle à Ross Ulbricht. Un "deal" comme un autre…

"La racaille qui a œuvré à sa condamnation fait partie des mêmes fous qui ont participé à l'instrumentalisation du gouvernement contre moi. Il a été condamné à deux peines de prison à vie plus 40 ans, c'est ridicule", a alors justifié Donald Trump, après avoir remercié le mouvement libertarien (dont Elon Musk est un représentant) pour son "important soutien".
"Merci beaucoup pour cette bénédiction, je suis un homme libre désormais", a déclaré Ross Ulbricht dans une vidéo, la main sur le cœur. Il a par ailleurs précisé qu'il n'était pas à l'origine des "meme coins" lancés en son nom dans la foulée, à pur but spéculatif. Mais c'est une autre histoire.
Précisons que si Silk Road a fermé, désormais, on estime qu'il existe quatre fois plus de sites de ventes illégaux de nos jours que dans les années 2010. Business is business.
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