ExxonMobil veut quitter le port d'Anvers, à qui la faute ? Trump ? "Non, cette Commission européenne est assassine. C'est une mort lente"
ExxonMobil renonce à de nouveaux projets en Belgique et aux Pays-Bas. Un signal de plus que l'Europe n'attire plus les investisseurs étrangers ?

- Publié le 18-09-2025 à 16h23
- Mis à jour le 18-09-2025 à 16h55

Le groupe pétrolier et gazier ExxonMobil semble vouloir tourner la page de son aventure européenne. Deux semaines après avoir annoncé fermer ses usines en Belgique (il y en a trois, 2 000 emplois sont en jeu), l'entreprise américaine vient de signaler la suspension de ses investissements au port d'Anvers. La raison ? "L'Europe n'est plus compétitive pour les grands investissements", estime le Senior vice-président de l'entreprise, Jack Williams, dans le journal L'Echo.
Le projet anversois devait à la base permettre de recycler 40 000 tonnes de déchets plastiques chaque année. L'autorisation avait été accordée cet été, mais le feu vert définitif du siège américain n'est finalement jamais arrivé. Dans le même temps, une initiative similaire à Rotterdam est également gelée. Au total, ce sont près de 100 millions d'euros d'investissements qui s'évaporent.
Une annonce de la part du groupe pétrochimique qui serait loin d'être anodine et qui cache un malaise plus profond : l'Europe peine à convaincre les investisseurs internationaux. Et les chiffres le confirment. Selon un rapport du cabinet EY publié en mai dernier, les investissements directs étrangers y ont chuté pour la deuxième année consécutive, atteignant leur plus bas niveau depuis près d'une décennie.
"Le climat d'investissement en Europe n'est pas bon, tranche l'économiste Bruno Colmant, membre de l'Académie royale de Belgique. On assiste à un immense basculement d'investissements vers les États-Unis, voire vers le Royaume-Uni. L'Europe apparaît plus risquée, avec une fiscalité plus lourde et surtout un déficit d'innovation."
Le rapport Draghi, d'une qualité incontestable, n'a pas été suivi d'effets. Maintenant, j'ai bien peur que le momentum soit passé."
Obsolète, le rapport Draghi ?
Si les investissements sont en recul en Europe, qui est à blâmer ? Les institutions européennes ? Le protectionnisme américain de Donald Trump ? Les deux ? Pour l'économiste belge, c'est surtout du côté européen qu'il faudrait faire son mea culpa. Pourquoi ? Parce que l'ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a tiré la sonnette d'alarme il y a un an dans un rapport remis à la Commission.
Son diagnostic était clair : sans un effort massif, l'Europe perdra la course mondiale à la compétitivité. Il chiffrait les besoins d'investissement à 750 à 800 milliards d'euros par an pour combler les retards en matière numérique, énergétique ou de recherche.
Chaque retrait d'un projet de plusieurs dizaines de millions est relativisé, mais l'accumulation finit par fragiliser tout le tissu industriel. C'est ce que j'appelle une mort lente."
Mais un an plus tard, ce plan est resté au point mort. "Ce rapport, d'une qualité incontestable, n'a pas été suivi d'effets. Maintenant, j'ai bien peur que le momentum soit passé, regrette Bruno Colmant. La Commission européenne est gravement en tort. Elle n'arrive pas à gérer les relations avec Trump. Elle n'arrive pas à mettre en œuvre le plan Draghi. Elle n'arrive pas à développer des budgets pour l'innovation. Cette Commission européenne est assassine."
L'Europe n'est plus le centre du monde
"Avant, les choix d'investissement se limitaient à l'Occident : États-Unis ou Europe, poursuit l'économiste. Ce n'est plus du tout le cas. Aujourd'hui, l'Asie et le Moyen-Orient offrent aussi des alternatives puissantes. L'Europe n'est plus un choix naturel." Cette situation ferait également partie du problème.
Le tableau d'ensemble est dramatique : une économie européenne qui est en souffrance parce qu'on nous a imposé des droits de douane sans réciprocité."
Pour l'économiste, ce désamour ne se traduit pas par un effondrement brutal, mais par une érosion progressive. Chaque fois qu'un groupe international reporte ou annule un projet, la réaction serait souvent de relativiser, en se disant que d'autres vont maintenir leurs projets. Mais ces renoncements, mis bout à bout, dessineraient une tendance inquiétante. "Le danger, c'est justement cette banalisation, avertit Bruno Colmant. Chaque retrait d'un projet de plusieurs dizaines de millions est relativisé, mais l'accumulation finit par fragiliser tout le tissu industriel. C'est ce que j'appelle une mort lente. On s'habitue à voir partir les investissements, alors que le tableau d'ensemble est dramatique : une économie européenne qui est en souffrance parce qu'on nous a imposé des droits de douane sans réciprocité. Et surtout, le problème, c'est que l'on n'a pas de politique industrielle."
Un avertissement
L'abandon par ExxonMobil de ses projets en Belgique et aux Pays-Bas dépasserait donc le cadre d'une seule multinationale. Ce serait le symptôme d'un climat d'investissement dégradé, où l'Europe ne s'impose plus comme une évidence.
Mario Draghi avait prévenu que le continent vivait sa "dernière chance" de redresser la barre. Ses mises en garde prendraient désormais tout leur sens. "Sans une impulsion colossale au niveau industriel, il n'y a pas de facteur positif à attendre", conclut Bruno Colmant.
Si certains pourraient considérer que le cas ExxonMobil n'est qu'un épisode parmi d'autres, il agirait comme un avertissement, selon l'économiste. Un coup de sommation qui dirait qu'à force de perdre ses investisseurs, l'Europe pourrait bientôt perdre sa place.
