Eddie Wilson (Ryanair) : "Dans ces négociations sociales, les seuls hors-la-loi sont les syndicats belges"
Entretien avec Eddie Wilson, patron de la compagnie aérienne Ryanair. Mi-2019, Eddie Wilson a pris la place de l'emblématique Michael O'Leary. Il est surnommé le "Terminator" par ses employés pour sa gestion radicale des négociations.

- Publié le 13-01-2021 à 16h10
- Mis à jour le 13-01-2021 à 17h41

Eddie Wilson est le patron de la compagnie aérienne Ryanair. Mi-2019, il a ainsi pris la place de l'emblématique Michael O'Leary, lui-même devenu le boss du groupe chapeautant la compagnie, renommée Ryanair DAC. Ancien directeur des ressources humaines, M. Wilson est surnommé le "Terminator" par ses employés pour sa gestion radicale des négociations.
Comment se déroulent les opérations de Ryanair avec cette nouvelle vague de propagation du Covid ?
Les restrictions de voyages supplémentaires dans de nombreux pays affectent la demande. Ce qui nous a obligé à réduire drastiquement nos activités pour janvier, février et mars, comme la plupart de nos concurrents. Mais il y a des signes encourageants avec ces campagnes de vaccinations qui ont commencé en Europe. Surtout au Royaume-Uni où les personnes les plus vulnérables devraient toutes être vaccinées pour la mi-février. Ces vaccinations des plus vulnérables vont donner aux autres la permission de revenir à une certaine normalité : ils n'auront plus cette culpabilité de pouvoir potentiellement contaminer les gens qu'ils connaissent. Il faut accélérer ces campagnes de vaccinations.
Vous pensez que le trafic aérien reviendra à un niveau correct cet été ?
Oui je le pense. L'été dernier, on avait déjà retrouvé une certaine normalité. Avec la vaccination, les choses peuvent changer très vite. Mais il faudra redonner la confiance et l'envie aux gens pour qu'ils reprennent l'avion et cela se fera via des prix attractifs.
Ryanair va-t-elle être la grande gagnante de l'ère post-Covid ?
On est bien positionné, car nous avons un solide bilan financier. Nous pouvons donc mieux réagir à ce genre de situation inédite que d'autres compagnies déjà en difficultés financières et qui ont dû être aidées par leurs Etats. Ce qui est le cas en Belgique où Brussels Airlines, filiale du groupe allemand Lufthansa, a reçu un gros chèque de 290 millions de l'Etat belge. Alors même que le patron de Lufthansa, Carsten Spohr, a expliqué qu'il n'avait pas besoin de cet argent. Que M. Spohr le rende aux contribuables belges dans ce cas !
Cette aide n'est pourtant pas un cadeau à Brussels Airlines, mais un prêt.
Je peux vous garantir que cet argent ne sera jamais remboursé. Jamais. Et si c'était le cas, pourquoi ne pas plutôt accorder un prêt aux aéroports de Charleroi ou Zaventem qui vont avoir besoin d'attirer, voire maintenir les compagnies aériennes chez eux dans cette période difficile ? Le gouvernement belge aurait dû utiliser cet argent pour diminuer les taxes aéroportuaires en Belgique et mieux relancer le trafic aérien dès que les conditions sanitaires le permettront. Cela aurait été beaucoup plus efficace pour préserver les milliers d'emplois indirects liés aux activités des aéroports. Mais non, votre gouvernement a envoyé tout cet argent à Francfort. Les gens savent que c'est une mauvaise idée de signer des chèques sans cesse à leurs enfants et que cela amène à des dysfonctionnements de comportements. C'est la même chose pour les compagnies aériennes : signez leur des chèques et elles en demanderont toujours plus.
Allez-vous porter plainte contre cette aide de la Belgique à Brussels Airlines ?
Oui, nous finalisons actuellement notre appel. Cette aide est un scandale. Je ne sais pas si cela plaît aux contribuables belges de payer autant d'argent pour un autre pays, mais ils ne verront plus jamais ces 290 millions envoyés directement à Francfort. Pourquoi donner cet argent à une compagnie privée ? Qu'a-t-elle de différent avec nous ? Je vais vous le dire : elle est la propriété des Allemands. Et les Allemands font peser leurs poids sur les décisions à la Commission européenne. On l'a vu avec Lufthansa qui bloque des créneaux horaires depuis des années à l'aéroport de Francfort. Cette aide est injuste. C'est comme si le gouvernement allemand aidait BMW mais pas Audi. En Belgique, il n'y a pas de compagnie nationale. Brussels Airlines n'a aucun business model. Regardez tout ce qu'on a fait à Charleroi pour l'économie belge, et ce sans aide d'Etat dont nous ne voulons pas.
Vous demandez pourtant au gouvernement belge de réduire les taxes aéroportuaires.
Oui, mais ce n'est pas seulement pour Ryanair. Les autres compagnies, comme Lufthansa ou Brussels Airlines, pourront en profiter. Imaginons que Charleroi ait eu cet argent donné à Brussels Airlines ou même juste la moitié. Ils auraient pu réduire les charges aéroportuaires très fortement jusqu'à cet été et même après. Il faut que les pays se montrent attractifs en cette période de reprise.
Si le gouvernement belge n'accède pas à votre demande, allez-vous réduire vos activités en Belgique ?
C'est inévitable : si d'autres pays diminuent leurs charges aéroportuaires et pas la Belgique, on ira là où on peut le mieux valoriser nos avions. C'est du bon sens financier. Donc oui, nous pourrions retirer des avions des aéroports belges, même si nous avons envie de rester en Belgique et d'y retrouver notre niveau d'avant crise. La connectivité est importante pour un pays. Comment les Belges vont aller voir leurs amis au sud de la France sans nous ?
Les syndicats vous attaquent en justice pour ne pas respecter la législation belge…
(Il coupe) C'est faux. On respecte pleinement la législation belge et on pourra très facilement le prouver devant un tribunal. Dans ces négociations sociales, les seuls hors-la-loi sont les syndicats belges. On a eu un accord avec 100 % de nos pilotes, en ce inclus la Belgique, et 95 % de notre personnel de cabine à travers l'Europe. La seule exception est la Belgique, où les syndicats préfèrent sacrifier de manière non nécessaire des emplois. Ils devraient avoir honte ! Dès le début de la crise, on a expliqué qu'on voulait sauver un maximum d'emplois. Mais on est milieu d'une pandémie ; nous avons perdu 90 % de nos passagers cette année et il est logique qu'on diminue temporairement nos coûts. On a donc proposé à notre personnel de bord de diminuer leur salaire de 5 à 10 % et aux pilotes de 20 % durant 4 ou 5 ans..
Sans un accord avec les syndicats, allez-vous licencier 175 personnes en Belgique, comme annoncé ?
Si on n'arrive pas à un accord, on devra le faire. Mais on essaie d'éviter cela. Le choix est très simple et on peut éviter facilement tous ces licenciements : on peut trouver un accord en dix minutes, comme on l'a fait avec le reste de l'Europe et les pilotes belges. Quand j'étais à l'école, on m'a toujours appris que la première chose que les syndicats voulaient éviter c'était la perte d'emploi. Ce n'est visiblement pas le cas en Belgique et je ne sais pas pourquoi.
Si vous licenciez en Belgique, vous allez donc aussi devoir y réduire vos activités ?
L'activité est déjà réduite avec la pandémie. Mais la question à se poser sera une fois que la croissance sera de retour. Et là que ferons-nous dans un pays où le gouvernement préfère balancer de l'argent à l'un de nos concurrents plutôt que de diminuer des taxes pour toutes les compagnies et où on n'arrive pas à avoir un accord social ? C'est ce qu'il se passe toujours en Belgique. Il n'a fallu que trois jours sans vol à travers le monde après le 11 septembre 2001 pour que la Sabena tombe en faillite tellement elle était mal organisée et n'avait aucun business model. La première chose à faire quand on se lance dans un business est d'assurer qu'il soit rentable. C'est ce que nous voulons faire en Belgique avec la coopération de tout le monde.
Allez-vous remplacer le personnel licencié par du personnel moins onéreux ?
Non, non et non : il faut arrêter de spéculer avec cela ! Je ne remplacerai personne par personne. Je suis fatigué par ces histoires inventées par les syndicats belges. C'est frustrant de voir qu'en Belgique, c'est noir ou blanc dès qu'on parle de Ryanair. On est souvent désavantagé dans la presse, sans doute parce que nous ne sommes pas résidents belges. La vraie question que vous devriez vous poser est de savoir pourquoi les syndicats belges ne veulent pas sauver des emplois, comme cela se fait partout en Europe
Quand allez-vous effectuer votre premier vol avec le Boeing 737 Max (NdlR : avion cloué au sol pendant des mois à travers le monde suite à deux crashs mortels) ?
L'avion revole déjà aux États-Unis et il devrait recevoir les autorisations en Europe avant la fin de ce mois. On espère pouvoir faire nos premiers vols commerciaux fin mars ou début avril. Nos Max iront d'abord dans nos plus grandes bases et arriveront ensuite dans des pays comme la Belgique.
