"Thatcher était femme dans un monde d'hommes"
"Nous nous sommes rencontrés pour la première fois ..." Entretien avec Wilfried Martens.
- Publié le 17-02-2012 à 07h15
- Mis à jour le 17-02-2012 à 10h36

Entretien Wilfried Martens, vous avez été Premier ministre belge de 1979 à 1992, de façon quasi continue. Margaret Thatcher l'a été au Royaume-Uni de 1979 à 1990. Quel souvenir gardez-vous de la Dame de fer ?
Nous nous sommes rencontrés pour la première fois lors du sommet européen de Strasbourg au mois de juin 1979. C'était encore Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt. Elle est restée au pouvoir jusqu'en 1990, lors de cette fameuse conférence où Gorbatchev était là, au château de Versailles, le fameux dîner dans la salle des Glaces. C'était un ou deux jours avant sa démission. J'étais de nouveau à côté d'elle. Car les chefs d'Etat et de gouvernement étaient placés par ordre alphabétique, la Belgique en premier, et le United Kingdom en dernier. Donc nous avons toujours été assis l'un à côté de l'autre pendant ces treize ans.
Quand vous la voyez pour la première fois en 1979, quelle impression avez-vous ?
Je l'avais regardée de loin lors d'un congrès de la CDU allemande. Elle était alors chef de l'opposition. Elle était venue parler en anglais. Tous les délégués allemands l'écoutaient avec une traduction. Elle avait un succès énorme parce qu'elle tenait un discours terriblement volontariste. Ses idées étaient massivement accueillies par les délégués de la CDU.
Que pensez-vous du film ?
Ce n'est pas un film politique. Il ne fait pas le bilan. C'est un film finalement très humain. Mme Thatcher apparaît dans une situation où elle a perdu une partie de sa mémoire. Mais il y a tout le temps des références au passé. C'est donc en fait un film humain, et pas essentiellement politique. Tous ses combats apparaissent - les Falklands, l'attaque contre le Grand Hôtel à Brighton, la grève des mineurs, le conflit au sein de son parti avec Michael Heseltine et surtout, avec Geoffrey Howe. J'ai vécu - et ce n'est pas dans le film - la catastrophe du "Herald Free Enterprise". C'était au mois de mars 1987. Elle m'a téléphoné le soir à Zeebrugge et m'a demandé d'aller visiter avec elle les victimes, et je l'ai fait.
Est-ce que ce film vous a touché ?
Oui. Je l'ai regardé avec ma femme. Nous étions seuls avec une jeune journaliste de la VRT-Radio dans une énorme salle à Gand. Vers la fin du film, elle doit accepter que son mari disparaisse. Elle demande à son mari : "Were you Happy, Denis ? Tell me the truth." Et il répond : "It is a question that can never be answered." Quand son mari part, elle lâche un dernier sanglot. Elle ne veut pas être laissée seule. La solitude. C'est la fin du film. Margaret Thatcher était seule, dans son parti. Elle avait un double handicap. C'était une femme dans un monde d'hommes à l'époque. Et elle était la fille d'un épicier. Tous les autres, dont Ted Heath, venaient de l'aristocratie. Visiblement, elle n'avait pas d'ami. Elle avait heureusement son mari. C'est pour cette raison que ce film est très humain.
Cette solitude du Premier ministre, vous l'avez vécue aussi ?
Aussi.
Et c'est pour cela que cela vous touche ?
Oui. Elle était femme dans un monde d'hommes, ayant eu l'occasion ou la chance d'étudier à l'université - c'est aussi mon cas. Elle a été acceptée à l'université d'Oxford. Tout le monde aujourd'hui peut en principe étudier à l'université. A l'époque, ce n'était pas le cas. Elle a aussi pris des risques énormes.
Vous semblez l'admirer ?
Oui, mais j'étais en désaccord total avec elle sur l'Europe. Si elle avait partagé notre orientation européenne, notre volonté, l'Europe aujourd'hui serait tout autre. Si elle avait partagé les idées de Ted Heath, ce serait une autre Europe.
Quand l'avez-vous rencontrée pour la dernière fois ?
En 1999, quand je n'étais plus Premier ministre. On fêtait en Flandre les 75 ans de celui qu'on appelait "Boer Clerck", Roger De Clerck. Il avait comme amis le père Bush, Margaret Thatcher et Gorbatchev. Il y avait des insinuations dans la presse sur qui serait présent. J'avais décidé de ne pas y aller. Je vais à la Côte et je reçois un coup de téléphone de Stefaan De Clerck me disant que Gorbatchev ne pouvait pas venir à cette fête et qu'on insistait beaucoup sur ma présence car un débat était organisé sous la direction du journaliste britannique David Frost. De Clerck me passe au téléphone le président Bush, qui me dit de ne pas hésiter. J'y suis allé. J'ai participé à ce débat. La dernière question aux trois intervenants portait sur le personnage le plus important du XXe siècle. Bush a répondu : "Reagan." Mme Thatcher a dit : "Churchill." Et moi, j'ai dit : "Jean Monnet." Une discussion se développe. Et je dis à Mme Thatcher : "Prime minister, vous avez quand même aussi accepté le Marché unique ?" Elle m'a répondu que cela avait été sa plus grande erreur politique.
Aux conseils européens, vous êtes chaque fois assis à côté d'elle. Est-ce que vous vous parlez ? Est-ce que vous vous appelez par le prénom ?
Non. Je n'ai jamais dit "Margaret". Je disais "Prime minister". Elle disait parfois "Wilfried". Je ne lui ai jamais répondu en la tutoyant".
Par principe ?
Oui. Par une forme de respect Je suis peut-être trop traditionaliste. Je n'ai jamais dit à Mitterrand "François". Helmut Kohl le disait tout le temps. Moi, jamais !
Lors du sommet de Rhodes en 1988, vous avez eu un accrochage avec Mme Thatcher sur l'affaire Ryan dont Londres réclamait l'extradition…
Terrible ! Il s'agissait du cas d'un prêtre irlandais. On disait de lui qu'il avait coopéré à la préparation d'attentats. Il y avait une coopération très forte entre notre Sûreté de l'Etat et les services britanniques. Il faisait la grève de la faim en prison en Belgique. Melchior Wathelet était ministre de la Justice. Il disait : c'est terrible, il va mourir. On a donc, au Kern, décidé de l'extrader vers son pays, l'Irlande, et pas dans les mains des Britanniques. Pour extrader, il faut, en Belgique, une décision de la Chambre des mises en accusation. J'ai expliqué cela à Mme Thatcher. Howe était là aussi. Il comprenait. Mais elle ne pouvait pas comprendre qu'il fallait aussi une décision de la Justice pour l'extradition. Donc, j'ai alors profité de l'occasion pour lui annoncer que le gouvernement avait décidé de l'extrader vers l'Irlande. C'était une discussion terrible
Polie ?
Polie, mais très dure. On avait sous-estimé ce dossier au sein du gouvernement car cela se passait deux ou trois jours avant le sommet de Rhodes.
Margaret Thatcher était-elle entêtée ?
Cela se faisait par phases. Elle pouvait changer sa position. En 1987, Jacques Delors a proposé de changer le budget et de donner beaucoup plus de moyens financiers à la politique de cohésion. Il a fallu deux présidences. Howe était visiblement prêt à accepter. Elle a tenu jusqu'au bout. Elle ne voulait pas faire la concession. Mais elle l'a fait finalement.
L'Europe l'a coulée politiquement, ou est-ce la poll tax ?
Les deux. La poll tax certainement, mais aussi l'Europe. Elle avait des ministres comme Howe et Michael Heseltine qui n'étaient pas d'accord avec elle. L'un après l'autre, dans les jours de novembre 1990, quand elle est allée à Versailles, l'ont laissé tomber. Et c'est après ce constat qu'elle a démissionné.
Sur le plan économique, on parle de la thatchérisation, de l'ultralibéralisme, est-ce l'un de ses grands héritages ?
Elle a quand même réalisé des réformes sur base desquelles la Grande-Bretagne s'est révélée à nouveau. Je n'adhère pas à toutes ses propositions, mais elle a eu le courage de briser quelques tabous et de donner un cadre économique plus propice à une expansion économique. Elle a brisé l'emprise des syndicats. Je n'adhère pas à sa philosophie. Quand elle était présidente du Conseil européen, et que nous avions des réunions à Londres, Chirac et moi parlions de la concertation sociale. Elle est intervenue : "What ? Social concertation ? That is for the hour of the cocktail !" Pour vous dire, elle n'avait aucune idée ni volonté de travailler avec les partenaires sociaux - ce qui est essentiel pour nous.
