En Pologne, l'essor de la ville de Rzeszow, carrefour de l'aide militaro-humanitaire de l'Ukraine
Dans le sud-est de la Pologne, à 70 km de l'Ukraine, la ville de Rzeszow et son aéroport sont devenus indispensables à l'Ukraine en guerre : 80 % de l'aide militaire occidentale à destination de Kiev y transite. De quoi accélérer le développement d'une région devenue stratégique.
- Publié le 08-04-2024 à 06h41
- Mis à jour le 08-04-2024 à 10h19
À proximité de l'aéroport de Jasionka dans le sud-est de la Pologne, en banlieue de la capitale régionale de Rzeszow, Adam Szyszka est sur le qui-vive. Ce quadragénaire au crâne lisse s'apprête à recevoir en cet après-midi de février une quinzaine de patients venus d'Ukraine dans le Hub de Medevac, qu'il dirige avec toute une équipe de professionnels. Ce centre médical d'urgence, opérationnel depuis septembre 2022, a déjà assisté plus d'un millier de patients ukrainiens, qui ont pu poursuivre des traitements dans plusieurs hôpitaux européens, entourés de leurs proches.
Cette initiative, reposant sur le mécanisme de protection civile de l'Union européenne, constitue un véritable pont aérien pour civils et militaires dont l'état de santé nécessite une évacuation médicale d'urgence, à l'heure où les établissements ukrainiens sont souvent débordés ou détruits. "Nos patients sont aussi bien atteints de cancer que de traumatismes multiples ou de brûlures graves. Notre tâche est de stabiliser leur état de santé pendant 24h, pour leur permettre de monter à bord d'un avion médicalisé d'où ils rejoindront un hôpital européen", explique Adam Szyszka, salarié de la fondation PCPM, l'ONG humanitaire polonaise, à l'origine de ce Hub.
Les portes du hangar s'ouvrent alors soudainement pour laisser entrer brancards et chaises roulantes. Des hommes équipés de béquilles et de broches pour les plus valides d'entre eux, s'avancent, immédiatement pris en charge par le personnel. Le lendemain matin, ils prendront un avion à destination de l'Allemagne et des Pays-Bas. "L'aéroport de Jasionka est le premier aéroport international d'envergure à proximité de l'Ukraine. Toutes les évacuations aériennes y sont possibles jusqu'à leur destination finale", explique Adam Szyszka.
Du low-cost aux vols humanitaires en temps de guerre
Outre ces vols médicaux, l'aéroport civil de Jasionka, qui ne desservait guère que des vols low-cost avant l'invasion de l'Ukraine, ne cesse de s'enrichir de nouvelles destinations, fort d'une clientèle ukrainienne privée de liaisons aériennes sur son propre sol. Son tarmac a ainsi été foulé par plus d'un million de passagers en 2023. Soit une augmentation de plus de 25 % de la fréquentation auparavant record de 2019. Mais sa piste d'atterrissage en cache d'autres. 80 % de l'aide militaire occidentale destinée à Kiev voisin transite en effet par ici. Le long de l'aéroport, des palissades, à grand renfort de pancartes interdisant de photographier, ont du mal à dissimuler ces tentes beige à disposition de l'armée américaine et ces caissons kakis pointés vers le ciel. Autant de batteries Patriot, un système de missile antiaérien américain, qui parsèment des abords devenus stratégiques.
L'infrastructure rassure Damian Drupka, qui avoue avoir préparé les passeports de ses enfants, au premier jour de la guerre en Ukraine. Mais il n'est désormais plus question pour cet entrepreneur de 39 ans de quitter sa commune de naissance. Sa pizzeria, à proximité de l'aéroport de Jasionka ne désemplit pas. "On y entend souvent plus l'anglais que le polonais", s'amuse le restaurateur, qui n'aurait jamais pensé devoir traduire un jour son menu dans la langue de Jack Kerouac. "Pour quoi faire ? Nous étions une localité du bout du monde. Nous avions tout au plus un touriste par an".
Pour ce Polonais, à l'instar de tous les employeurs de la restauration ou de l'hôtellerie des environs, il y a clairement eu un "avant" et un "après" 24 février 2022. "Mon chiffre d'affaires a grimpé de 30 % comparé à avant la guerre en Ukraine. Même hors saison, on a du monde !" témoigne Damian Drupka. Et effectivement, en cette pluvieuse journée de février, les treillis assis sur les banquettes trahissent l'origine d'une nouvelle clientèle : des militaires américains, et autres ressortissants alliés, dépêchés dans le cadre de l'Otan sur l'aéroport de Jasionka. Soit environ 5000 personnes, dont une majorité venues des États-Unis, postées en permanence pour assurer la sécurité de la Pologne et veiller à l'approvisionnement militaire de l'Ukraine.
Joe Biden et Volodymyr Zelensky, régulièrement de passage
Le tarmac de Jasionka est régulièrement foulé par les dirigeants du monde entier rejoignant la capitale ukrainienne, à l'instar du président américain Joe Biden ou de son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky. Damian Drupka a d'ailleurs eu l'agréable surprise de recevoir un coup de publicité inédit, en mars 2022, lorsque le président américain en visite auprès de ses soldats, a soudainement popularisé – selfie à l'appui – sa pizza au pepperoni et jalapeno, devenue la "spicy Joe".
De son côté, le bourgmestre de Rzeszow, Konrad Fijolek, l'affirme : la métamorphose de sa ville est "irréversible". Dans son bureau, l'édile argumente : "Avant, nous étions une ville à la frontière de l'Union européenne, un peu loin de Varsovie, et plus encore de Bruxelles. Tout d'un coup, nous sommes devenus le centre d'intérêt de toute l'Europe".
L'essor de la capitale des Basses-Carpates, comptant 200 000 habitants, a été accéléré par la guerre en Ukraine. Une perspective que la reconstruction dans le pays voisin ne dément certainement pas, selon l'élu. "En plus des 30 000 réfugiés Ukrainiens qui se sont installés en ville, il y a les militaires de l'Otan et leurs fournisseurs, les employés du secteur l'humanitaire, les diplomates qui passent régulièrement… Bref, nous sommes une ville internationale et nous allons le rester".

