En Afrique, les juntes perdent leur bras de fer avec les djihadistes: "C'est une question de temps avant qu'il n'y ait un nouveau coup d'État"
Des centaines de civils ont à nouveau été massacrés dans une attaque djihadiste au Burkina Faso.

- Publié le 01-09-2024 à 18h03

Les juntes au pouvoir au Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) ne parviennent pas à remplir la mission qu'elles se sont donnée et qui leur a servi d'argument pour renverser le pouvoir des civils : le retour de la sécurité.
Pis, ces dernières semaines, le Mali et le Burkina Faso ont dû faire face à deux attaques qui ont fait des centaines de morts militaires et civils.
Il y a tout juste une semaine, le samedi 24 août, le Burkina Faso a ainsi connu la pire attaque djihadiste de son histoire. Selon différents témoins et plusieurs ONG, près de 400 civils auraient été tués dans cette attaque à Barsalgho (dans le centre nord du pays) revendiquée par le Groupe de soutien de l'islam et des musulmans (GSIM, affilié à Al-Qaida). En début de matinée, des assaillants ont mitraillé des centaines d'hommes qui creusaient une tranchée qui devait protéger leur village des attaques de plus en plus fréquentes. Des civils qui avaient été contraints de se mettre au travail par les responsables de la junte.
Un mois plus tôt, le 25 juillet, à Tinzawatem, dans le nord du Mali, près de la frontière algérienne, l'armée malienne soutenue par Wagner a enregistré des pertes importantes en vies humaines après une attaque orchestrée par une "association" entre séparatistes et djihadistes.
Directrice du programme Afrique à l'Institut Royal des Relations Internationales d'Egmont, Nina Wilén nous livre son analyse de la situation.
L'alliance observée lors de ces combats est-elle ponctuelle ou faut-il y voir quelque chose de plus structuré ?
Je ne parlerais pas d'alliance mais d'occasion. Ce sont les circonstances qui ont fait qu'ils se sont mis ensemble pour cette attaque à Tinzawatem parce qu'ils ont vu qu'en s'associant ils pouvaient faire mal aux forces maliennes et russes. Il est toujours difficile de savoir ce qui se passe dans ces mouvements, mais il n'y a pas d'alliance (formelle, NdlR) entre eux. Ils n'ont pas la même idéologie, pas les mêmes objectifs.
La Russie aurait perdu des dizaines d'hommes dans l'attaque de Tinzawatem. Est-ce que cela pourrait remettre en cause son engagement au Mali ? On se souvient qu'une des premières missions de Wagner en Afrique, au Mozambique, a très mal tourné, et que les Russes ont rapidement plié bagage…
Je ne pense pas. Le Mali est important sur plusieurs plans pour la Russie et c'est une région où ils embêtent énormément la France et l'Occident. Donc ils ne vont pas partir facilement. Ils savent que la situation y est complexe avec des conflits ethniquement teintés, des mouvements séparatistes et la présence de djihadistes. Ils vont donc tenter de se tenir à l'écart de ces tensions.
Peut-on dire clairement que les juntes ont échoué. On assiste à des attaques de plus en plus mortelles et nombreuses ?
Les statistiques sont limpides, la mortalité des attaques a augmenté considérablement depuis que les juntes ont pris le pouvoir surtout au Mali et au Burkina Faso. Paradoxalement, dans certaines régions du Mali, la population affirme avoir le sentiment d'une meilleure stabilité. Mais il est très compliqué de savoir si ce sont des déclarations honnêtes ou si les personnes sont sous pression pour tenir ce genre de propos car il y a une dérive autoritaire très forte. Il est donc difficile de savoir ce que les gens pensent mais les statistiques, elles, sont sans équivoque et elles montrent que la situation sécuritaire ne s'est pas améliorée depuis l'arrivée au pouvoir des juntes. Au contraire, les chiffres montrent même que pour le Burkina Faso la situation n'a jamais été aussi catastrophique depuis que ces statistiques existent. Elles montrent une envolée du nombre des attaques perpétrées dans le pays et elles pointent aussi le fait que les attaques menées par les VDP (Volontaires pour la défense de la patrie – une milice, créée en 2019, qui compte sur des civils armés par l'État pour combattre les djihadistes, NdlR) ont atteint un niveau jamais vu. La population civile du Burkina Faso doit donc faire face aux attaques des djihadistes mais aussi à celles menées par l'armée et par les milices sponsorisées par le pouvoir. On peut malheureusement dresser un constat assez identique au Mali où on voit qu'à côté des attaques djihadistes, il y a aussi les méfaits commis par l'armée et par les troupes de Wagner.
Dans ce contexte de libertés restreintes, de répressions, on a le sentiment qu'il n'y a plus de place pour la société civile et donc pour la contestation. Comment voyez-vous l'avenir de ces mouvements ?
La société civile existe encore mais elle est sous haute surveillance dans les trois pays de l'Alliance des États du Sahel (AES. un pacte de défense mutuel passé entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger le 16 septembre 2023, NdlR). Et on est aussi obligé de constater qu'aucune de ces trois juntes n'a envie de rendre le pouvoir à un gouvernement démocratique. Au Mali, la junte a décidé qu'il n'y aurait pas d'élection pendant deux à cinq ans et que le colonel Goïta, le chef de la junte, pourra se présenter au scrutin, contrairement à ce qui avait été dit auparavant. Au Burkina Faso, le pouvoir actuel a expliqué que les élections n'étaient pas une priorité pour le pays tant qu'il n'y avait pas la stabilité. La période de transition a donc été prolongée de cinq ans. Au Niger, c'est encore plus simple, on n'a même pas évoqué la transition. Il n'y a donc rien de prévu pour un passage du pouvoir de la junte militaire à un pouvoir civil. On est donc face à trois juntes qui sont déterminées à rester au pouvoir, malgré les promesses et malgré la situation sécuritaire qui se dégrade.
Dans ce contexte de dégradation, c'est le jeune président de la junte burkinabé qui semble le plus sous pression…
Oui, quand on voit la situation, les tensions et le nombre d'attaques contre les forces de sécurité dans ce pays, j'ai le sentiment que c'est désormais une question de temps avant qu'il n'y ait un nouveau coup d'État. Il y a déjà eu des tentatives, c'est du moins ce que les autorités ont communiqué, et, plus tôt cet été, il y a eu cet épisode étrange où le chef de la junte a disparu soudainement avant de réapparaître quelques jours plus tard de manière tout aussi surprenante. Il y a eu aussi un incident où on a vu des troupes russes arriver en avion pour reprendre en main la situation. Même si on ne sait pas ce qu'il se passe exactement au sein des juntes, on peut imaginer qu'il y a plus de turbulences, plus de volonté de changer de régime au Burkina Faso que dans les deux autres pays. Face à cette menace, le colonel Traoré compte sur les VDP qu'il a recrutés massivement depuis son arrivée à la tête de la junte mais aussi, plus récemment, sur les hommes de l'Africa Corps (les successeurs de Wagner, NdlR) qui jouent le rôle d'une garde prétorienne autour de lui (Certains ont été rappelés ce vendredi sur le front ukrainien, Lire ci-dessous).
En créant l'Alliance des États du Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger n'ont-ils pas pris le risque de s'isoler complètement sur la scène régionale et internationale ?
À la base, cette Alliance est une réaction contre le risque d'intervention de la Cedeao et contre la France. Ils suspectaient Paris d'être derrière cette menace. Mais dès que l'Alliance a été créée, elle a reçu le soutien de la Russie. Attention, je ne dis pas que la Russie est à l'origine de la création de cette alliance mais elle a été très rapide pour apporter son soutien. Ils n'ont donc jamais été complètement isolés. Aujourd'hui, ils ont tous les trois des liens assez forts avec Moscou, mais on voit aussi le Niger qui discute avec l'Iran pour son uranium ; et ces trois pays ont acheté des drones en Turquie. Ce qui est clair, c'est qu'ils ont coupé les liens avec la France et l'Occident de manière générale. Le Niger, qui est le régime le plus ferme sur ses positions, a même coupé rapidement ses liens avec l'Union européenne et même les États-Unis. On a aussi vu des tensions vives avec les voisins, la plupart membres de la Cedeao. Mais en février dernier, la Cedeao a annoncé la levée des sanctions posées après les coups d'État et elle a invité ces trois pays à revenir dans l'organisation régionale. Sans ces trois États, l'organisation a du mal à exister. Parallèlement, en tendant la main à ces juntes, la Cedeao, qui prétend défendre des valeurs démocratiques, perd en crédibilité et se fait humilier quand les trois pays campent sur leurs positions. Aujourd'hui, on constate que des accords bilatéraux sont signés entre les juntes et des pays de la région. Le Niger et le Nigeria, qui étaient au bord de la guerre il y a moins d'un an, viennent juste d'annoncer la signature d'un premier accord de coopération. On a vu aussi que le Tchad et le Togo ont participé à des exercices militaires avec l'Alliance des États du Sahel. Ils ne sont donc pas isolés et cette situation pourrait donc perdurer encore un certain temps.
Ils se sont donc essentiellement coupés de leurs anciens partenaires et donc de l'Occident ?
Clairement. L'Iran, la Russie, la Turquie, ce sont les puissances qui sont en compétition avec l'Occident et l'Alliance n'hésite pas à se tourner vers eux.
Des mercenaires russes quittent le Burkina pour renforcer le front de Koursk en Ukraine
Des mercenaires russes installés depuis peu au Burkina Faso ont quitté le pays ouest-africain pour aller défendre la ville russe de Koursk, harcelée par les forces ukrainiennes, a indiqué vendredi leur patron à l'Agence France Presse. Dans un entretien sur la messagerie Telegram, Viktor Yermolaev, commandant de la brigade Bear, a en effet confirmé l'information du quotidien Le Monde selon laquelle certains de ses effectifs étaient repartis se battre en Russie. "Nous avons vu que (les Ukrainiens) avaient choisi la guerre", a justifié celui qui se fait appeler "Jedi". "La guerre, c'est notre métier (...). Il n'y a pas plus grand honneur pour un combattant russe que de défendre la mère patrie."
Selon diverses estimations, confirmées à l'AFP par une source sécuritaire occidentale, une centaine de mercenaires ont quitté le Burkina sur quelque 300 hommes, un chiffre confirmé par "Jedi". Ils sont notamment chargés d'assurer la sécurité de l'homme fort du pays, le capitaine Ibrahim Traoré. "Certains restent bien sûr, nous avons des bases et des propriétés, équipements et munitions. On ne ramène pas tout en Russie", a précisé Viktor Yermolaev.