Assaut du Capitole: ces six heures qui, le 6 janvier, ont ébranlé l'Amérique
Les Démocrates veulent identifier les responsables de l'assaut du Capitole. Ils doivent faire vite, avant de perdre peut-être leur majorité au Congrès. Une Commission d'enquête resserre son étau sur Donald Trump.

- Publié le 22-11-2021 à 12h47
- Mis à jour le 22-11-2021 à 12h49

Ce sont six heures qui ont ébranlé l'Amérique et stupéfié le monde : de 14 à 20 heures, le 6 janvier dernier, quelques milliers de partisans de Donald Trump ont pris d'assaut, puis saccagé le Capitole, siège du pouvoir législatif à Washington. Ulcéré à l'idée que députés et sénateurs se préparaient à valider l'élection de Joe Biden, sans que son fidèle second, le vice-président Mike Pence, puisse y faire barrage, le Président s'était résolu à appeler implicitement la foule à recourir à la violence. "Vous ne reprendrez jamais notre pays avec de la faiblesse", avait-il lancé aux manifestants. "Vous devez être forts."
On n'a pas oublié la suite. Alors que les images devenaient de plus en plus hallucinantes, les téléspectateurs, d'une côte à l'autre des États-Unis et d'un bout à l'autre de la planète, se demandaient si la démocratie américaine était en train de vaciller et si l'on assistait à une tentative de putsch. Pris par surprise, très vite débordés par les émeutiers, les gardes assignés à la sécurité des élus ne purent empêcher les lieux d'être envahis. Un policier fut tué, quelques autres furent blessés. Toutefois, rapidement exfiltrés, les parlementaires, leurs collaborateurs et les employés du Capitole s'en sortirent, choqués, mais indemnes.
D'aucuns avaient pourtant pu légitimement craindre pour leur vie, notamment Nancy Pelosi, speaker démocrate de la Chambre des représentants, que certains enragés traquèrent en vociférant des menaces de mort. C'est dans ce contexte que se déroula la partie probablement la plus sidérante du drame. Scandalisées et terrifiées, plusieurs personnalités du Congrès, dont le chef de la minorité républicaine à la Chambre, Kevin McCarthy, et le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsey Graham, deux fervents soutiens de Donald Trump, cherchèrent désespérément à le joindre, directement ou par l'intermédiaire de sa fille Ivanka et de son gendre Jared Kushner, pour qu'il appelle ses partisans au calme et déploie la garde nationale. En vain.
Une journée à ne jamais oublier
On a appris depuis que le Président se délectait des scènes qu'il regardait en direct à la télévision et ne voulut pas être dérangé. Comme devait l'écrire le Washington Post quelques jours plus tard, "l'homme qui avait juré d'être le président de la loi et de l'ordre, ne parvint pas à faire respecter la loi et à restaurer l'ordre". Et celui "qui avait si longtemps aspiré ardemment au pouvoir présidentiel, abdiqua nombre des devoirs qui incombent au commandant en chef". Dans un message qu'il se résolut tardivement à enregistrer, et qu'il regretta par la suite d'avoir adressé, Donald Trump, en exhortant ses partisans à rentrer "paisiblement chez eux", leur dira qu'il les aime et qu'ils sont "très spéciaux" à ses yeux. Dans un tweet rapidement effacé par le réseau social, il les invitera peu après à "toujours se souvenir de cette journée".
La responsabilité personnelle du Président dans les événements du 6 janvier est au cœur des travaux de la Commission d'enquête parlementaire mise en place par la Chambre, le 1er juillet. Née de la volonté des Démocrates, cette initiative s'est d'emblée heurtée à l'hostilité des députés républicains. Seulement deux d'entre eux, qui passent dès lors pour des renégats (Liz Cheney, la fille de l'ancien vice-président de George W. Bush, et Adam Kinzinger, un représentant de l'Illinois, très critique à l'égard de Trump), ont osé voter en faveur de sa constitution, quand bien même il s'agit fondamentalement de comprendre les causes et de tirer les conclusions d'une attaque sans précédent contre les institutions américaines.
Sept Démocrates et deux Républicains
Comme toutes les commissions d'enquête, ce Select Committee entend exploiter deux sources principales d'information : des documents et des témoins. Dans les deux cas, alors que la direction du Parti républicain a refusé de participer (on ne trouve donc, aux côtés des sept membres démocrates, que Cheney et Kinzinger, nommés par Nancy Pelosi), la Commission fait face au refus de coopérer des principaux protagonistes, à commencer par l'ancien Président et sa garde rapprochée. Elle dispose, cependant, d'un avantage non négligeable : elle peut compter sur la communauté d'intérêts et donc sur la collaboration de la Maison-Blanche et de la Chambre, toutes deux contrôlées par le Parti démocrate - un atout si les enquêteurs veulent être rapides et efficaces.
Car chacun sait que ce rapport de force favorable pourrait ne pas durer : les élections législatives de la mi-mandat, en novembre prochain, pourraient mettre les Démocrates en minorité à la Chambre des représentants comme au Sénat. Dans pareil contexte, la stratégie de Donald Trump est plus que jamais celle qui fut la sienne dans tous ses démêlés judiciaires : gagner du temps. Après que Joe Biden et la direction démocrate à la Chambre se furent mis d'accord sur les quelques centaines de documents à obtenir de la précédente Administration (de la liste des personnes rencontrées ou contactées aux procès-verbaux de réunions et autres mémos de la Maison-Blanche), l'ancien Président a saisi la justice en invoquant "le privilège de l'exécutif" pour empêcher leur communication. Ou pour la retarder suffisamment.
Les enseignements du Watergate
Une saga judiciaire a ainsi commencé. Un juge a donné raison en première instance à la Commission d'enquête, avant qu'une cour d'appel ne suspende temporairement l'exécution du jugement. L'affaire doit être réexaminée incessamment par trois juges dont on peut présumer, connaissant leurs convictions, qu'ils feront droit à la requête de la Commission. Auquel cas Donald Trump devrait logiquement saisir la Cour suprême. En 1977, alors que les parlementaires enquêtaient sur le scandale du Watergate, elle avait dénié à l'ancien président Richard Nixon le droit de refuser la communication de certaines archives, estimant que le privilège de l'exécutif était conçu, non pas dans l'intérêt personnel du chef de l'État, mais dans celui, supérieur, de la République.
Qu'en sera-t-il aujourd'hui d'une Cour suprême dont trois des neuf membres ont été nommés par Donald Trump, et qui compte dans ses rangs six juges a priori conservateurs et favorables aux thèses du Parti républicain ? Certains analystes inclinent à penser que la Cour préférera esquiver en évitant de prendre position sur un dossier qui est plus manifestement politique que juridique. Il n'empêche que celui-ci soulève des questions de principe susceptibles de passionner les plus éminents juristes du pays, à commencer par celle-ci, fondamentale : un président en exercice peut-il invoquer le privilège de l'exécutif pour contrer l'invocation du même privilège par son prédécesseur ? En l'espèce, Joe Biden a rejeté la demande de Donald Trump de ne pas devoir communiquer les documents qu'on lui réclame.
Outrage au Congrès
La comparution des témoins fait, elle aussi, l'objet d'un bras de fer. La Commission d'enquête a convoqué déjà un certain nombre d'entre eux dont le secrétaire général de la Maison-Blanche au moment des faits, Mark Meadows, ainsi que l'ancien "conseiller stratégique" de Donald Trump, Steve Bannon - ce dernier n'a exercé cette fonction que sept mois, jusqu'à un désaccord avec celui dont il avait dirigé la campagne présidentielle, mais il est néanmoins resté en contact avec le Président jusqu'au terme de son mandat. La plupart ont choisi d'ignorer la citation à comparaître, Meadows et Bannon les premiers.

Mal leur en a pris. La Commission a immédiatement entamé des poursuites et Bannon est devenu, début novembre, le premier Américain à être inculpé pour outrage au Congrès depuis 1983. Deux chefs d'accusation ont été retenus contre lui et il risque, s'il est reconnu coupable, de 30 jours à un an d'emprisonnement et jusqu'à 100 000 dollars d'amende pour chacun. Les Républicains n'ont pas tardé à dénoncer une instrumentalisation de la justice par "la gauche", la députée de New York Elise Stefanik, présidente de la Conférence républicaine à la Chambre, ne craignant pas de stigmatiser "une persécution à la soviétique des opposants politiques".
En finir avec Donald Trump
Il n'en reste pas moins que ce coup de semonce est de nature à faire réfléchir ceux qui pensaient ne pas avoir à rendre de comptes. Échaudés par leurs échecs répétés dans la recherche de preuves pour faire destituer l'ancien Président ou, plus modestement, dans leurs tentatives d'obtenir les déclarations d'impôts de l'ex-homme d'affaires, les Démocrates sont, cette fois, déterminés à réussir pour confronter enfin Donald Trump à ses responsabilités. L'objectif est officiellement d'empêcher la répétition d'actes aussi graves que la violation du Capitole et la mise en danger des représentants de la nation. Cependant, s'il s'agit d'adresser ainsi un avertissement solennel aux futurs détenteurs du pouvoir, il entre sans doute également dans les intentions des Démocrates de briser, chez Donald Trump, toute ambition de reconquérir la Maison-Blanche en 2024.
Les Républicains ne sont pas dupes. Faute de pouvoir enrayer le processus qui s'est mis en route, ils ont d'ores et déjà juré de se venger dès qu'ils le pourraient. Le député de l'Ohio Jim Jordan a promis à Joe Biden la monnaie de sa pièce si le Parti républicain retrouve, dans un an, une majorité à la Chambre. "Le privilège de l'exécutif a été mis en pièces", estime-t-il. De là à penser que les Américains n'en ont pas fini avec les procédures d'impeachment, il n'y a, semble-t-il, qu'un pas.