"Le mouvement ne s'arrêtera pas" : à Columbia, ces "campeurs" pro-palestiniens qui remuent les États-Unis
Au sein de l'université new-yorkaise, la présence d'un campement pro-palestinien empoisonne la vie de l'administration et alimente la peur de l'antisémitisme.
- Publié le 24-04-2024 à 11h17
- Mis à jour le 24-04-2024 à 12h09

De notre correspondant à New York
Le campus de l'Université Columbia offre deux visages très différents en ce mardi ensoleillé. D'un côté, certains étudiants se pavanent déjà dans leur tenue bleue de "graduation", la traditionnelle cérémonie de remise des diplômes qui aura lieu à la mi-mai, au milieu de gradins érigés pour l'occasion. De l'autre, un campement pro-palestinien composé de plusieurs dizaines de tentes occupe une pelouse dans la partie Sud.
Les journalistes n'ont pas accès à ce site baptisé "Campement de solidarité avec Gaza", mais de l'extérieur, on y aperçoit des drapeaux palestiniens de toute taille. Entre les tentes, des étudiants en keffieh, au visage partiellement couvert, se baladent. Dans l'entrée, une liste de dix "directives" apparaît sur un tableau : "Ne pas interagir avec les contre-manifestants", "Ne pas partager les noms des gens croisés dans ce campement" avec la police new-yorkaise…
Une centaine d'arrestations la semaine dernière
"C'est comme du camping, sauf que nous voulons faire communauté en soutien aux Gazaouïs, qui sont assassinés sans sourciller", explique une étudiante de 21 ans qui se fait appeler "W". Comme d'autres jeunes rencontrés sur place, hors de question pour elle de donner son nom complet par peur de représailles de la part d'acteurs malveillants. Car ce campement est au cœur de toutes les attentions. Il a été dressé mercredi 17 avril à l'appel de plusieurs organisations étudiantes pro-palestiniennes au moment où la présidente de Columbia, Nemat Shafik, la première personne d'origine arabe à occuper ce poste, participait à une audition parlementaire sur la lutte contre l'antisémitisme dans son établissement sur fond de guerre à Gaza.
Le lendemain, celle-ci demandait à la police new-yorkaise (NYPD) d'évacuer le campement arguant que l'installation de tentes contrevenait au règlement intérieur et "créait un environnement de harcèlement et d'intimidation pour beaucoup de nos étudiants". Plus de cent personnes ont été arrêtées dans la soirée de jeudi.
Dérapages antisémites
Pendant le week-end, des manifestations tendues se sont déroulées dans l'enceinte de l'université et sur d'autres campus à travers le pays. Des actes antisémites ont été rapportés, comme ce manifestant hurlant à des étudiants juifs de "rentrer en Pologne" aux portes de Columbia. Joe Biden et Donald Trump ont pris position. Un grand donateur juif, Robert Kraft, a dit qu'il ne mettrait plus la main à la poche. Et lundi 22 avril, premier jour de Pessah (Pâque juive), des élus de tout le pays, républicains et démocrates, se sont succédé pour témoigner leur solidarité tandis que des membres du corps enseignant protestaient contre la décision de Nemat Shafik.
Le campement, lui, s'est reformé… Au cœur des revendications des militants – un groupe multiracial et multiconfessionnel : l'interruption des investissements de l'université dans des entreprises de technologie et d'armement qui participent à l'effort de guerre au Proche-Orient. En effet, comme toute institution privée, Columbia investit ses fonds de réserves ("endowment") dans des actions diverses pour s'assurer des revenus supplémentaires. Un référendum interne, non contraignante, a montré, lundi, que 76 % des étudiants étaient favorables à une telle interruption. Ils soutiennent aussi la fin de deux programmes universitaires à Tel Aviv.
Dans l'immédiat, ces demandes ont été éclipsées par les accusations d'antisémitisme. Plusieurs étudiants juifs interrogés par les médias américains ont fait part de leur inquiétude quant à leur sécurité sur le campus. Le président de la Chambre des Représentants, le républicain Mike Johnson, est attendu sur place mercredi 24 avril pour les soutenir.
Une remise des diplômes chahutée ?
Les jeunes rencontrés au campement ont tenu à relativiser les incidents récents, condamnés par Students for Justice in Palestine (SJP), l'une des associations à l'origine du campement et mis sur le compte d'agitateurs extérieurs. Ils notent que plusieurs juifs, critiques d'Israël, participent à l'opération.
Josh, un étudiant juif rencontré près du site, se dit "rassuré" par les mesures prises par l'université. Seuls les titulaires d'un badge de Columbia sont autorisés à y entrer depuis quelques jours. "Depuis que l'université a été fermée aux visiteurs, les fauteurs de troubles n'ont plus droit de cité. Je me sens plus en sécurité", dit-il.
Problème : à l'approche de la grande cérémonie de remise de diplôme de la mi-mai, l'administration devra reprendre possession du site du campement pour y installer des chaises. Cela ne fait pas peur à Maryam Alwan, étudiante palestinienne arrêtée par le NYPD. "À chaque fois que l'université essayera de nous stopper, cela renforcera notre détermination. Même si la police intervient à nouveau, le mouvement ne s'arrêtera pas".
