"Donald Trump a dû changer de position précipitamment, ses conseillers lui ont dit qu'il avait fait une bêtise. Tout ça va lui nuire"
Pour le journaliste français Dominique Simonnet, le bilan des premières semaines du second mandat de Donald Trump est très négatif. "Il a agi comme un voyou et utilise des méthodes de mafieux."

- Publié le 15-03-2025 à 11h45
- Mis à jour le 22-04-2025 à 14h59

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump fait la pluie et le beau temps. Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Le président est omniprésent. Mais ses sorties ne font pas l'unanimité, loin de là. Sa gestion du conflit en Ukraine, qu'il a placé en haut de sa liste des priorités, laisse les observateurs perplexes. Sa rencontre avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale a suscité une onde de choc, poussant les alliés occidentaux à resserrer les rangs derrière Kiev. Et ses décisions pour l'économie américaine sont tout autant pointées du doigt. Tout comme ses annonces de licenciements orchestrés par son fidèle compagnon, Elon Musk. "Le bilan de ce début de second mandat est très négatif. Donald Trump affaiblit les Etats-Unis, qui ressemblent de plus en plus à une autocratie", estime Dominique Simonnet. Ce journaliste français est l'auteur de plusieurs livres sur les Etats-Unis et apparait régulièrement sur les plateaux des médias hexagonaux pour décrypter l'actualité américaine. Il est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Les négociations pour la paix en Ukraine avancent. Comme l'a voulu Donald Trump. Peut-il être le grand gagnant de ces pourparlers ?
Je suis très sceptique sur les possibilités d'un accord, sachant ce que veut Poutine, à savoir vassaliser l'Ukraine. On voit que les Etats-Unis depuis quelques jours ont atténué leur affinité affichée avec la Russie, puisque Donald Trump a laissé entendre qu'il pourrait y avoir des sanctions prises à l'égard de Moscou. C'est un changement de ton. Il est minime, mais il existe. Cependant, au final, c'est Vladimir Poutine qui mènera la danse. Et il a besoin de temps. Pour reconstituer ses troupes, poursuivre sa stratégie, se débarrasser de Zelensky et mettre un président fantoche à la tête de l'Ukraine. Or Trump veut aller vite. Il veut des résultats pour prouver à son électorat qu'il a réussi à se sortir de ce conflit.
On sait que le président américain vise un prix Nobel de la paix. Pourtant, n'agit-il pas comme un prédateur qui se jette sur une bête blessée en exigeant de pouvoir profiter des minerais ukrainiens en échange de son aide ?
C'est exactement ça. Et c'est l'attitude qu'il a adoptée dans le bureau Ovale face à Zelensky. Cette scène était absolument incroyable. J.D. Vance et lui étaient comme deux voyous en train d'agresser quelqu'un dans une ruelle. Ils avaient la même rhétorique, les mêmes méthodes. A la grande différence que cet échange était diffusé dans le monde entier. Ca a surpris, choqué. Et ça n'a pas du tout servi Donald Trump. Il est sorti très mal à l'aise. Ce n'est pas une image digne d'un président des États-Unis. Même les Américains s'en sont rendu compte.
Même dans les rangs des républicains, son attitude vis-à-vis de Zelensky dérange-t-elle ?
Les fidèles trumpistes, qui lui sont totalement dévoués, applaudissent parce qu'ils aiment quand il y a un peu de brutalité, de provocation. Mais la majorité des Américains n'a pas compris son comportement et le déplore.
Les Américains sont-ils choqués par son changement de position et son rapprochement avec la Russie ?
Je ne suis pas sûr qu'on puisse parler de changement de position. Il a toujours eu un tropisme vers les hommes forts, vers les autocrates. Il préfère un Vladimir Poutine à un Emmanuel Macron. Mais il est vrai qu'il a deux objectifs clairs à présent. Tout d'abord, il veut quitter l'Ukraine au plus vite. Dans son esprit isolationniste, les Américains n'ont rien à faire là-bas et perdent de l'argent. Deuxièmement, il ne veut pas de confrontation avec Vladimir Poutine. Il a cette idée de faire la paix.
Quel bilan tirez-vous des deux premiers mois du second mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche ?
A l'heure actuelle, c'est très négatif. Il a institué une forme d'instabilité et d'insécurité à la fois à l'intérieur du pays sur le plan économique, et à l'extérieur sur le plan géopolitique. Il est quand même en train de durcir le régime, d'affaiblir la démocratie américaine à tous les niveaux, en attaquant les institutions, les agences fédérales, en écornant un peu les libertés. Il se comporte comme un autocrate. On le voit même dans la manière dont il traite les journalistes et les juges. Le pouvoir américain dépend du narcissisme d'un seul homme. Mais ses méthodes brutales n'ont pas l'air d'être très concluantes.
Avez-vous été surpris par ses premières semaines au pouvoir ? Voyez-vous de grosses différences par rapport à son premier mandat ?
Non, déjà lors de son précédent mandat, sa gestion de la politique extérieure était calamiteuse, contrairement à ce qu'il affirme. Il était sorti de l'accord de Paris, de l'accord avec l'Iran... Il a tenté des choses avec la Corée du Nord mais ça n'a pas pris. On avait donc déjà pu voir que ce n'était pas un grand stratège. Il pratique la géopolitique du cow-boy, de la voix du plus fort. Sauf qu'il n'a pas toujours tous les éléments pour gagner les bras de fer.
Je suis toujours étonné que les gens soient surpris de ce qu'ils ont sous les yeux. Donald Trump est vraiment toujours resté le même. Il est encore dans la cour d'école en train de tyranniser ses camarades. Il a toujours utilisé les mêmes méthodes. Il a fait faillite sur faillite, mais il a poussé les banques à l'aider. C'est un escroc de génie. Et ça lui a réussi. A ces méthodes mafieuses, s'est greffée une idéologie à laquelle il n'adhérait pas avant car il ne s'intéressait pas vraiment à la politique. Des gens plutôt radicaux, à tendance populiste et d'extrême droite, se sont servis de Donald Trump. Tout ça a conduit à la situation actuelle. Et à cela s'ajoutent à présent les milliardaires de la tech, qui gravitent autour du président américain et qui font passer leurs intérêts avant toutes les valeurs.
Vous attendiez-vous à ce qu'il adopte une posture si agressive vis-à-vis de l'Europe ?
Oui. C'était prévisible. Mais, finalement, Donald Trump a réussi une chose incroyable: réveiller les Européens. Ses déclarations ont fait office d'électrochoc pour recréer une Europe. Il était temps ! Malheureusement pour lui, parce que c'est exactement ce qu'il ne voulait pas. Les Européens ont vu que la situation était grave, à la fois sur le plan économique et sur celui de la sécurité européenne. Des leaders européens, comme Emmanuel Macron, prennent donc des initiatives pour trouver des solutions pour renforcer le continent
Les dirigeants européens ont-ils fait preuve de naïveté en ne se préparant pas davantage à un retour de Trump à la Maison-Blanche ?
Oui, on a été naïfs. C'est le résultat de décennies de confort, avec l'instauration d'un ordre international basé sur le parapluie nucléaire américain. Cette paix durable a assuré la prospérité de l'Europe. C'était une période de sérénité, mais en même temps d'anesthésie. On a perdu le sens du tragique. On a oublié que l'humanité était capable de la pire inhumanité, que la liberté et la démocratie étaient un incessant combat. Il faut se prémunir et même lutter contre le réveil de la bête totalitaire.
On a vu Donald Trump recadrer pour la première fois Elon Musk après des échanges houleux avec des membres de son gouvernement. Est-ce le début de la fin de leur idylle ?
C'est la grande question qui agite tous les observateurs. Combien de temps le couple Musk-Trump va durer ? Il y a des intérêts divergents. Par exemple, quand Donald Trump a voulu prendre des mesures extrêmement dures sur les migrants et les visas, Elon Musk a un peu freiné, parce qu'il sait que ça représente une certaine partie de la main-d'œuvre aux Etats-Unis. On a vu le même cas de figure avec les visas, que Trump a coupés. Connaissant bien l'université de Stanford, je peux dire que beaucoup d'étudiants viennent de pays étrangers. Ces établissements prestigieux attirent les plus gros cerveaux de la planète. Et les milliardaires de la tech les utilisent ensuite. Donc couper les visas, c'est catastrophique pour tout ce secteur. Donald Trump a donc fait marche arrière par la suite.
Elon Musk est un personnage totalement lunaire. Il vit dans la science-fiction. Il se déguise, d'ailleurs, comme s'il était un personnage de manga ou de film Marvel. Il a tout de même une forme de génie, parce qu'il arrive à réaliser un certain nombre de ses rêves et de ses fantasmes. On le voit avec SpaceX ou Starlink. C'est un génie de business et un fou. Il est donc dangereux. On voit bien que ses affinités vont à l'extrême droite.
Donald Trump pourrait-il être amené à prendre une décision plus radicale vis-à-vis du patron de Tesla, s'il devenait un boulet pour lui ?
C'est compliqué. Elon Musk représente tout un secteur de l'économie et une image de la réussite. Mais c'est possible que leur relation éclate. C'est un couple totalement dysfonctionnel. L'un des deux peut claquer la porte. Ils ont tous les deux un côté irrationnel: il y a un sale gosse narcissique qui est un génie de la manipulation et une personne lunaire cynique qui vit dans un monde futuriste. Cette association est vraiment bizarre. Elle peut se casser du jour au lendemain. Tous les deux ont un réel manque d'empathie, une difficulté à comprendre les autres. Ils ont donc tendance plutôt à les manipuler et avoir des rapports humains extrêmement brutaux et violents.
Ca ne fonctionne toutefois pas si bien, vu les récents conflits entre Musk et les ministres de Trump...
Oui, mais les rapports brutaux à ce niveau de pouvoir, ça fonctionne. Pour s'y opposer, il faut avoir une sacrée confiance en soi et de la force. On le voit, les démocrates sont sous la table. On ne les entend pas. Les démocrates sont totalement tétanisés. On dirait des lapins dans des phares. Ils n'ont pas compris ce qui s'est passé en novembre dernier. Il n'y a que la partie la plus à gauche du parti, incarnée par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, qui donne un peu de la voix.
L'historien américain Timothy Snyder a été jusqu'à évoquer un "coup d'Etat" d'Elon Musk. Il a appelé le pays à ouvrir les yeux. A-t-il raison ? Faut-il s'inquiéter ?
Non, je ne parlerais pas d'un coup d'Etat. Mais c'est une détérioration évidente de la démocratie américaine. Le locataire de la Maison-Blanche donne des pouvoirs exorbitants au DOGE (Department of Government Efficiency, ndlr.), cet organisme qui a un statut bizarre qui lui permet de passer au-dessus de tout contrôle et qui fait un ravage absolu dans les agences fédérales, licenciant des gens, arrêtant des programmes. C'est du jamais-vu. Mais Elon Musk n'est pas le seul responsable, Donald Trump l'est tout autant. Il ne respecte pas les principes démocratiques et les contre-pouvoirs. Le Congrès, c'est-à-dire le législatif, est aux ordres du président américain, donc de l'exécutif. Et le judiciaire est attaqué de toutes parts, parce que Trump passe au-dessus des lois et utilise le subterfuge des décrets. Les Etats-Unis glissent vers une forme d'autocratie.

Selon des sondages réalisés récemment, la cote de popularité de Donald Trump est en baisse. Y a-t-il déjà de quoi s'inquiéter pour le président américain ?
C'est évident. Son taux de popularité n'est pas au niveau qu'il espérait. La manière dont il secoue l'Amérique et le monde est stupéfiante. Il y a des annonces tonitruantes tous les jours. C'est une tactique. Ca lui permet d'être toujours présent, qu'on parle de lui sans arrêt. Ça a fonctionné pendant la campagne, mais en même temps ça finit par lasser. D'autant que cette méthode conduit à une gouvernance très erratique avec des pas en avant et des pas en arrière. Et cela va lui nuire. La question est de savoir combien de temps ça va prendre.
On l'a d'ailleurs vu sur les droits de douane. Il annonce quelque chose puis il change d'avis. En quelques heures... On ne sait pas bien ce qui s'est passé. Sans doute, ses conseillers à la Maison-Blanche lui ont dit qu'il avait fait une bêtise. Ca ne fait pas très stratège en tous les cas...
Beaucoup lui reprochent sa gestion de l'économie. N'est-ce pas surprenant pour Donald Trump d'être attaqué sur ce point ?
Oui, mais il est en train d'affaiblir l'Amérique. Il met des droits de douane un peu partout. Les effets vont être catastrophiques. Les prix vont augmenter. L'inflation aussi. La Fed parle de risque de stagflation, c'est-à-dire une croissance stable, des prix qui augmentent et un chômage aussi. La situation va être très mauvaise alors que l'économie marchait bien. Joe Biden avait laissé le pays dans une situation économique correcte, même s'il y avait le problème du pouvoir d'achat pour les plus défavorisés. A présent, la bourse s'affole un peu, les grandes entreprises s'inquiètent parce qu'elles risquent d'avoir des ruptures d'approvisionnement dans les chaînes de production. Donald Trump va devoir faire marche arrière. Une nouvelle fois.