Le détroit du Danemark, verrou de l'Atlantique et potentiel enjeu commercial et géostratégique
Enjeux géopolitiques, points de transit pour le commerce mondial, les détroits maritimes jouent un rôle stratégique essentiel. De Gibraltar à Taiwan, en passant par Ormuz ou Malacca, petit tour d'horizon en six étapes. Il n'y a pas encore de route maritime régulière qui y transite. Mais cela pourrait changer à l'avenir.

- Publié le 08-08-2025 à 10h23
- Mis à jour le 08-08-2025 à 10h30

Le détroit du Danemark – Danmarksstrædet en danois – est trompeur. Pour commencer, il ne borde pas le Danemark continental mais le Groenland et l'Islande, où on l'appelle Grænlandssund. En anglais, les deux appellations sont utilisées indifféremment. Cet immense bras de mer, qui relie la mer du Groenland à l'océan Atlantique, compte parmi les plus vastes de sa confrérie : long de 480 kilomètres, il mesure quelque 300 km de large dans sa partie la plus étroite. La banquise hivernale peut réduire de près de moitié l'espace navigable.
Le détroit a la particularité d'abriter une cataracte sous-marine, techniquement la plus grande chute d'eau au monde d'une pente de 3 500 mètres jusqu'à sa base, soit le double de la hauteur des Angel Falls, la plus haute chute d'eau sur terre, au Venezuela.
Franchi par les Vikings
Certaines sources mentionnent que le premier navigateur à avoir franchi le détroit serait le Viking Gunnbjörn Ulfsson, originaire de la Norvège moderne, entre 876 et 932. Son navire aurait été déporté à l'ouest de l'Islande, où il aurait aperçu la côte occidentale du Groenland, à hauteur de l'île d'Ammassalik. Un autre Viking, Erik le Rouge, franchit à son tour le détroit, en 986. Il accoste sur la terre et y fonde la première colonie européenne de ce territoire qu'il nomme Groenland (Grønland en danois), la "terre verte".
Les rudesses de l'hiver arctique et la banquise n'en font pas une voie de passage aux cours des siècles qui suivent. Il est le théâtre d'une célèbre bataille navale, durant la Seconde Guerre mondiale. Deux navires britanniques, le HMS Hood et le HMS Prince of Wales, y interceptent, le 24 mai 1941, le cuirassé allemand Bismarck, fleuron de la Kriegsmarine. Le premier est coulé, le deuxième est endommagé. Le Bismarck est coulé dans l'Atlantique par la marine britannique, trois jours plus tard.

La ligne GIUK
L'épisode souligne l'importance stratégique du bras de mer, jusqu'à aujourd'hui. Il est l'extrémité occidentale d'un tracé imaginaire sur les cartes d'état-major de l'Amirauté britannique d'abord, puis de l'Otan : la ligne GIUK (acronyme de l'anglais Greenland, Iceland et United Kingdom), verrou de l'océan Atlantique contre les intrusions de l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, puis de la marine soviétique durant la guerre froide et notamment de ses sous-marins opérant depuis la péninsule de Kola. La méfiance subsiste à l'encontre des submersibles russes, dans la sphère arctique jugée stratégique par Moscou, comme le souligne le dernier rapport annuel du Renseignement national des États-Unis.
Nouvelles routes maritimes
À ce jour, il n'existe pas de route maritime commerciale régulière qui traverse le détroit du Groenland. Mais la perspective existe. En témoigne l'adoption en 2017 du Code Polaire, sous l'égide de l'Organisation maritime internationale (OMI). Cet ensemble de prescription pour la sécurité maritime en zone arctique anticipe la croissance potentielle du trafic maritime dans la région qui se réchauffe près de quatre fois plus vite que le reste de la planète.
On appelle déjà Route Maritime du Nord la voie qu'ouvrirait la fonte des glaces. Elle réduirait de 40 % la navigation entre l'Europe et l'Asie, par rapport à celle qui traverse le Canal de Suez. Bien qu'hypothétique, cette voie constituerait un enjeu économique et géostratégique majeur pour la Russie, les États-Unis et la Chine.
Métaux précieux
Avant un trafic maritime commercial, on assistera sans doute dans la zone à l'augmentation du trafic dit de destination, corollaire de l'exploitation des ressources naturelles. La côte orientale du Groenland, qui borde le détroit, regorge de filons de tungstène et de cuivre, dont la demande mondiale dépasse l'offre désormais, mais aussi de nickel et de terres rares, convoitées par les industries de l'énergie, du numérique et de la défense.
Selon un rapport de 2024 du Service géologique du Danemark et du Groenland (GEUS), la région "recèle un potentiel important de gisements non encore découverts de ces matières premières". La Chine contrôle la grande majorité de la capacité mondiale de raffinage de ces minéraux et en convoite l'accès. De quoi expliquer, en partie, la volonté d'annexion du Groenland exprimée par le président des États-Unis Donald Trump. Après le Danemark et le Groenland, le détroit deviendra-t-il celui "de l'Amérique" ?
