"Un village Potemkine" : visite de la "Grande foire américaine" voulue par Donald Trump
Vitrine des États américains ou plateforme à la gloire de Donald Trump ? Le doute est permis à la grande foire voulue par le Républicain pour marquer le 250e anniversaire des États-Unis.
- Publié le 05-07-2026 à 08h01

La scène est surréaliste. Au cœur du National Mall, la grande esplanade de Washington, quelque part entre l'obélisque de George Washington et la "fan zone" du Mondial, quatre bûcherons démarrent leurs tronçonneuses. Dans une chaleur de plomb, ils s'apprêtent à courir sur des troncs inclinés, en couper l'extrémité et redescendre le plus rapidement possible. C'est la première épreuve d'un concours de "lumberjack", avant le lancer de haches et le maniement de la scie passe-partout.
Bienvenue à la "Great American State Fair", une grande foire qui se déroule jusqu'au 10 juillet au cœur de la capitale américaine. Sorte d'exposition universelle destinée à marquer les 250 ans de l'indépendance des États-Unis, elle met en avant le savoir-faire des différents États américains. De pâles imitations de bâtiments classiques, construits de part et d'autre des pelouses du Mall, renferment des petites salles occupées par chaque État. Elles sont remplies de spécialités (la vache de l'Idaho, les chaises à bascule de la Caroline du Sud, etc.) et d'arguments pour les visiter. Vêtus de bleu-blanc-rouge de la tête aux pieds, les curieux s'entassent dans les espaces climatisés.
Une grande roue trône au milieu de ce décor bas de gamme. "Ils auraient pu mettre plus de toilettes, commente Doris, 76 ans, en sortant de la salle du Texas. Autrement, c'est super ! Lors du 200e anniversaire de l'indépendance, il y a cinquante ans donc, il n'y avait eu que des feux d'artifice à Washington. Rien d'aussi spectaculaire et excitant."
Les critiques se multiplient
Ce ne sont pas les adjectifs les plus usités par les médias pour décrire l'événement. Organisée par Freedom 250, un organisme opaque créé par Donald Trump pour piloter les festivités de l'indépendance, elle a été dépeinte par ses détracteurs comme un projet de plus pour permettre au Républicain de laisser son empreinte sur les commémorations. Face à la mauvaise presse générée par le désistement de plusieurs artistes programmés pendant le rendez-vous – inquiets d'être associés au gouvernement – et la non-participation d'une dizaine d'États démocrates, le milliardaire lui-même a décidé d'en faire l'ouverture.
Depuis, les critiques se multiplient : le public ne se bouscule pas au portillon ; la Caroline du Nord a affiché un drapeau confédéré, symbole de la ségrégation, sur les écrans de son stand… Surtout, Donald Trump est omniprésent, plus ou moins subtilement. Une réplique miniature de l'arche qu'il veut bâtir à Washington, surnommée "l'Arc de Trump", a été construite dans la foire. Ses "Trump accounts", des comptes d'épargne créés par son Administration pour les nouveau-nés américains, sont proposés au stand du Trésor, l'un des ministères à disposer de son propre espace aux côtés, entre autres, du Département de la Guerre (très populaire).

Lors de notre visite, lundi 29 juin, le thème du jour n'était autre que MAHA ("Make America Healthy Again"), le mouvement du ministre de la Santé Robert Kennedy Jr. Au programme : une conversation, organisée par le groupe pro-Trump Never Surrender, sur l'importance de la santé des jeunes femmes. Parmi les intervenantes : Marla Maples, l'ancienne épouse… de Donald Trump.
"La fête que mérite le peuple"
"C'est un village Potemkine", lance un homme qui ne veut pas être identifié, en référence aux faux villages que le prince russe Grigori Potemkine aurait fait ériger sur le parcours de l'impératrice Catherine II lors de son voyage en Crimée en 1787, afin de lui donner l'impression que les territoires nouvellement conquis étaient florissants. Vêtu d'un t-shirt "Free DC", un groupe local qui milite pour la reconnaissance de Washington comme État, il s'est pris en photo en train de faire deux doigts d'honneur au milieu de la pelouse. Il souffle, en prenant la direction d'un "Freedom Truck", un camion qui abrite une exposition sur la fondation des États-Unis.
Sponsorisée par les organisations conservatrices PragerU et Hillsdale College, l'initiative a été accusée d'édulcorer les origines de la république, passant notamment sous silence la question de l'esclavage. "Cette foire, où tout est faux, est une bonne métaphore du régime fasciste que Trump veut mettre en œuvre", reprend-il.
Cette foire, où tout est faux, est une bonne métaphore du régime fasciste que Trump veut mettre en œuvre.
À l'autre bout de la pelouse, Monica Crowley, cheffe du protocole des États-Unis, enregistre un podcast avec Dean Cain, un acteur qui a joué Superman et fait parler de lui en rejoignant la police de l'immigration ICE. Devant une petite cinquantaine de curieux, elle attaque les médias, les États qui ont décidé de snober l'événement, et couvre Donald Trump d'éloges. "Il voulait s'assurer que le peuple américain avait la fête qu'il méritait et qu'on honore la plus grande nation que le monde ait jamais connue, lance-t-elle. Quel meilleur endroit que le Mall, la pelouse de l'Amérique et centre de l'univers pour rassembler le peuple américain ?"
Parmi la centaine de personnes venues l'écouter, Leonard acquiesce. "Les États-Unis sont un pays magnifique. Il faut le célébrer, le respecter. On ne le fait pas assez ces temps-ci", estime-t-il. "Les médias et les Démocrates vont toujours trouver quelque chose à redire sur Trump", raconte pour sa part Jane Miller, casquette "1776" (année de la Déclaration d'indépendance) sur la tête, qui a fait dix heures de route pour assister à l'événement. "C'est une honte que des artistes et des États ont décidé de ne pas y participer. Cela devrait être un moment d'unité. Tant pis pour eux."
Non loin, Rob Bradley ne cache pas son malaise. Ancien combattant de la guerre du Vietnam qui n'aime pas le Président, il se demande si "les Démocrates sont réellement les bienvenus dans cette foire". En se tournant vers la reproduction de "l'Arc de Trump", il dit : "Il faudrait la dynamiter !"
