"La Chine cherche à s'implanter en Europe pour y imposer ses normes"
Selon la sinologue Vanessa Frangville (ULB), "Pékin veut montrer qu'elle peut tenir tête aux grandes puissances classiques".

- Publié le 16-01-2021 à 11h46
- Mis à jour le 07-12-2021 à 14h47

L'intérêt de Vanessa Frangville pour la Chine remonte à l'adolescence, lorsqu'elle développe cette volonté de comprendre, de s'ouvrir à d'autres façons de voir le monde. "Je m'y rends presque chaque année, parfois plusieurs fois par an, depuis l'âge de 16 ans." Ses voyages sont si nombreux que cette professeure d'études chinoises à l'ULB peine à en donner le nombre précis. Son dernier séjour remonte au printemps 2018, "bientôt trois ans, hélas".
De l'aveu de Mme Frangville, il devient très difficile de se rendre dans le Pays du Milieu. Or, pour la sinologue qu'elle est, le travail de terrain permet de mieux cerner les subtilités du pays. Pour poursuivre ses recherches, elle tente d'obtenir "des retours construits de personnes sur place : des locaux, des étrangers, des journalistes... Mais ça, aussi, ça devient difficile, car les Chinois se mettent de plus en plus en danger". Elle se focalise donc principalement sur internet, "l'outil magique". "Il faut consulter le web chinois et parcourir les sites officiels, les forums de discussions... Cela permet de comprendre ce dont les gens discutent, ce qui est censuré..."
Un an après l'annonce du premier mort du coronavirus en Chine, LaLibre.be propose un focus sur cette dictature : sa gestion du Covid, ses répressions, son président autoritaire, sa conquête de nouveaux territoires, son influence en Europe... Vanessa Frangville est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
Le coronavirus est-il perçu comme une honte par les autorités du pays ?
Non, elles ont fait très fort, tant sur le plan domestique qu'international, en transformant cette crise en une sorte de victoire sur la maladie. Il y a énormément de propagande afin de stimuler une certaine solidarité auprès de la population et de faire oublier les morts. La Chine se vante d'être parvenue à arrêter la pandémie alors que les grandes démocraties occidentales sont en plein chaos, atteignent des sommets en termes de contaminations.
Personne ne peut vérifier les chiffres du Covid en Chine et toutes les voix discordantes sont muselées...
Evidemment, on est dans un discours, pas dans une réalité. Les doutes et voix d'opposition circulent très peu car les réseaux sociaux et internet sont contrôlés, et le pays joue sur la fibre patriotique.
Les débuts de la mission de l'OMS sont laborieux. Les autorités tentent-elles d'entraver cette mission ?
La Chine a toujours un problème pour accueillir des groupes internationaux, des experts pour des enquêtes. Les conditions édictées par le pays ne sont pas acceptées par les organisations internationales, et inversement. Cette négociation permanente pour recevoir des délégations est gênante car il y a urgence. En plus, la Chine adhère à l'OMS...
Cela renvoie une image assez détestable du pays. Pékin s'en moque-t-il ?
Non, loin de là, Pékin est toujours très soucieux de son image à l'international. Mais on est entré dans une phase différente depuis l'arrivée de Xi Jinping à la présidence. Avant, le pays tentait de renvoyer une image plus pacifique et de bon aloi à la communauté internationale, particulièrement à l'Occident. Désormais, la Chine est beaucoup plus agressive, assertive. Elle veut imposer ses règles et devenir une nouvelle force normative. Elle veut montrer qu'elle peut tenir tête aux grandes puissances classiques. Cette image est davantage tournée vers les pays du sud.
Sur le plan intérieur, la Chine continue-t-elle à exercer une répression systématique de toute opposition, à travers les détentions arbitraires, tortures, disparitions, peines de mort... ?
Il n'y a aucun relâchement. Une journaliste citoyenne a été condamnée à quatre ans de prison pour avoir diffusé, sur les réseaux sociaux, ses vidéos du chaos dans les hôpitaux de Wuhan. On a aussi vu récemment des arrestations dans les universités. Et puis, il y a disparition de Jack Ma.
Qu'est-il advenu du fondateur d'Alibaba, selon vous ?
Je l'ignore, mais ce n'est pas le premier grand patron chinois à disparaître. Peut-être a-t-il simplement quitté le pays... En tout cas, même lui n'est pas à l'abri d'une sanction de la part des autorités. Dès que vous avez de l'influence, politique ou économique, vous êtes visé.
Le Parti communiste ne peut supporter l'influence de telles personnalités ?
Le Parti communiste est très divisé. Il existe des tendances en lutte permanente. En général, c'est quand ces luttes atteignent leur paroxysme que les arrestations et condamnations deviennent les plus radicales. La disparition de Jack Ma est très certainement le résultat d'une bataille interne au parti entre différents sphères.
Xi Jinping ne parvient-il pas à imposer ses vues de façon autoritaire à tous ses collègues du Parti ?
Les espaces de contestation sont limités et les critiques sont rarement exprimées car il est très autoritaire. Mais Xi Jinping ne dirige pas seul et il a aussi de très grands ennemis. Certaines de ses politiques sont fort contestées. Cela s'exprime régulièrement mais de façon détournée. Par exemple, les fuites relatives à la répression des Ouïghours viennent probablement de très haut à l'intérieur du Parti communiste...
Pourquoi Xi Jinping est-il contesté en interne ?
Pour son mode de gouvernance autour de sa personnalité, et la façon dont il s'impose comme seul leader, en changeant notamment la Constitution pour se laisser la possibilité de devenir président à vie. De façon plus générale, s'il peut y avoir consensus sur les objectifs nationaux (économiques, territoriaux...), c'est plutôt sur les modes d'action que les points de vue divergent. Par exemple, les méthodes employées au Tibet ou dans la région ouïghoure sont loin de mettre tout le monde d'accord, même si chacun s'accorde sur la nécessité d'une assimilation à long terme.
Existe-t-il une frange du Parti communiste qui revendique l'instauration d'un peu de démocratie ?
Si elle existe, elle est complètement marginalisée par le pouvoir de Xi Jinping, elle n'a plus aucun moyen d'expression. Des actes radicaux comme faire disparaître Jack Ma ou durcir le contrôle à Hong Kong sont les marques d'une volonté d'écraser les forces d'opposition au sein du Parti communiste. Le but est de montrer que personne ne parviendra à contrer Xi Jinping. C'est très proche de ce que faisait Mao lorsqu'il relançait ses campagnes politiques, y compris sa révolution culturelle : il rassied son pouvoir par la force.
Pourquoi les Ouïghours sont-ils particulièrement pris pour cible ?
Les raisons sont multiples. Les routes de la soie, qui constituent le projet phare de Xi Jinping, passent par la région du Xinjiang, où vivent les Ouïghours, qui ont une histoire conflictuelle avec Pékin. Les autorités entendent donc la stabiliser, l'"harmoniser". Cette région servirait aussi de laboratoire sur le plan technologique pour la surveillance sociale, avant d'appliquer les méthodes au reste du pays. Cette répression est aussi une façon pour Xi Jinping de taper du poing sur la table et de se montrer tout puissant en tentant de mettre fin à l'ensemble des conflits.
Les dirigeants cherchent-ils aussi à appliquer une "sinisation de la religion" à l'ensemble de la population ?
Oui, c'est un processus en action depuis assez longtemps. La question religieuse ne peut entrer en contradiction avec la question de l'identité nationale. Et encore moins être utilisée afin de diviser cette identité. Le processus de sinisation vise à intégrer politiquement l'ensemble de la population pour que le fait religieux ne puisse s'opposer au socialisme du parti au pouvoir.
La Chine pourrait-elle, à terme, accorder son indépendance à Taïwan ?
C'est tout à fait impossible. Le consensus est très clair, quelles que soient la position et la tendance politique des personnes dans le parti. Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping contraint la communauté internationale (compagnies aériennes, entreprises, Jeux olympiques...) à identifier systématiquement Taïwan à la Chine. Malgré cela, tous les pays européens ont, sur leur territoire, un bureau de représentation de Taïwan, qui est l'équivalent d'une ambassade. La Belgique, par exemple, peut négocier directement avec Taiwan, sans passer par la Chine.
Pékin refuse de céder la moindre parcelle de territoire. La Chine cherche-t-elle carrément à s'étendre ?
Perdre du territoire - que ce soit au Tibet, en Mongolie, au Xinjiang, à Taïwan, à Hong Kong... - serait une défaite politique et un signe de grande faiblesse vis-à-vis de la population. La grandeur de l'empire est un aspect très fortement ancré dans l'imaginaire chinois. La crainte majeure, en cas de cession d'un bout de terrain, c'est qu'énormément de demandes affluent par la suite. Pékin a vraiment en tête le démantèlement de l'URSS et sa perte de puissance. C'est un argument fort utilisé par les décideurs politiques. Aujourd'hui, l'ambition de la Chine, c'est d'être beaucoup plus forte que les États-Unis.
Cette stratégie peut-elle passer par une conquête de nouveaux territoires, en entrant en guerre ?
C'est déjà le cas dans la mer de Chine méridionale. Récemment, la Chine est entrée dans les territoires maritimes des Philippines et du Vietnam. Et elle est en train d'implanter des usines ou des complexes sur des territoires contestés en mer. La Chine est donc dans un processus de conquête par la force. Ce sont aussi des enjeux extrêmement importants sur le plan économique car les pays de cette zone dépendent notamment de la pêche.
Comment la transition entre Trump et Biden est-elle perçue par les gouvernants ?
En Asie, Trump est apprécié. Il génère une fascination car c'est un homme de pouvoir, qui n'hésite pas à dire ce qu'il pense, à s'imposer, à bouleverser des institutions... Pour la Chine, les États-Unis représentent un pays chaotique, qui fonctionne mal, qui est violent. Or, le maintien de l'ordre par la force, que Trump a incarné, fascine beaucoup en Chine. Ils ont par contre une image assez floue de qui est Biden.
L'Europe compte-t-elle aux yeux de Pékin ?
Oui, c'est une entité qui compte vraiment. Sur le plan économique, c'est même un partenaire essentiel. Pékin a la vision d'une Europe très divisée, donc affaiblie, et donc plus facile à manipuler en s'y implantant. La Chine va par exemple ouvrir sa première université en Hongrie très prochainement. Elle a aussi déployé trois instituts Confucius à Bruxelles (dont deux ont fermé l'an passé), un centre culturel, deux énormes ambassades et elle pratique un lobbying extrêmement sauvage auprès des institutions européennes.
N'est-ce pas paradoxal de la part des autorités européennes de laisser s'installer une telle influence sur son territoire alors que la Chine tente d'imposer son hégémonie dans le monde ?
Bien sûr, c'est très paradoxal. Pékin arrive en Europe à travers des États qui ne sont pas toujours en accord avec les décisions européennes. La Chine sait par exemple très bien jouer des désaccords entre les pays d'Europe de l'Est et la Commission. Il faut souligner aussi que les représentants de l'Union européenne méconnaissent la Chine et qu'ils ont encore cette image d'une Europe grande et puissante. Ils imaginent donc que toute situation se fera toujours à l'avantage de l'Europe, qui parviendra dans chaque cas à réagir comme il se doit. Mais c'est faux ! La plupart du temps, la Chine arrive à ses fins beaucoup plus vite que l'Europe.
C'est très inquiétant...
Oui, mais la donne est occupée à changer. On assiste enfin à un tournant assez fort au niveau du Parlement européen, où l'on commence à s'inquiéter, se questionner sur ce que la Chine vient faire en Europe. La stratégie "win-win" présentée par Pékin fait doucement déchanter les Européens, car la balance penche bien davantage du côté asiatique.
Quel est le but de la Chine lorsqu'elle tente de gagner en influence en Europe ?
Elle ne va évidemment pas envahir l'Europe demain, et ce n'est pas son objectif sur le long terme non plus... Les visées sont plutôt économiques. Mais il y a aussi une volonté d'imposer des normes différentes, de remettre en question les démocraties, de montrer que les systèmes qui fonctionnent sont les autoritaires et de légitimer le Parti communiste.