"La vie est devenue insupportable" : trois jeunes femmes témoignent du retour des talibans en Afghanistan
Dix jours après la prise complète du pouvoir par les fondamentalistes musulmans, trois Afghanes racontent leur nouveau quotidien et leurs peurs pour l'avenir.
- Publié le 29-08-2021 à 14h22
- Mis à jour le 30-08-2021 à 11h20

Elles ont moins de 30 ans et n'ont connu, pour l'essentiel, le premier joug des talibans entre 1996 et 2001 qu'à travers les récits de leurs parents. Mais en moins de quinze jours, ces trois jeunes Afghanes ont vu le fondamentalisme musulman reprendre la main sur leur pays. Et déjà mettre leurs vies en coupe réglée. Pour Libération, elles témoignent de cette nouvelle réalité qui s'impose à elles et de leur crainte de voir la situation empirer. Des entretiens réalisés par téléphone avant l'attentat de l'aéroport de Kaboul.
"C'est un mariage arrangé, certes, mais c'était la décision à prendre"
Sa photo de profil sur WhatsApp est celle d'un homme à lunettes affairé derrière un ordinateur. Au bout du fil, pourtant, une voix de femme. Khatara (1) rit et explique la méprise. Il s'agit du numéro de téléphone de son fiancé. On la félicite, on lui demande depuis quand elle a été demandée en mariage. "Depuis une semaine, répond-elle d'un ton détaché. Avec l'arrivée des talibans, pour éviter tout mariage forcé, il me fallait la protection d'un homme. Ma famille et moi avons donc convenu qu'il était temps que je me fiance. Ce sont mes parents qui m'ont trouvé un fiancé, c'est un proche de proche. C'est quelqu'un de bien. Il travaillait pour l'Etat à Kaboul. Il a dû fuir dès la chute de la ville. C'est un mariage arrangé, certes, mais c'était la décision à prendre."
Pour préserver sa sécurité déjà précaire, les informations la concernant resteront parcellaires. Khatara vit dans l'ouest de l'Afghanistan. Cette femme de 27 ans évoque fièrement son master, obtenu après plusieurs années d'études passées à l'étranger. Impliquée dans la vie sociale de sa ville, elle était aux côtés de femmes afghanes qui souhaitaient notamment monter leur entreprise. Avec la prise de pouvoir des talibans, tous ses projets ont été réduits à néant. Elle est passée du statut de femme diplômée et indépendante à celui de recluse.
"Ça fait plus d'une semaine que je ne sors plus. Je m'ennuie, je tourne en rond, je dors mal. J'essaie de regarder des films, de lire, mais rien n'y fait. Impossible de me concentrer. On ne s'attendait pas à ce qu'ils prennent le contrôle de la ville et du pays aussi vite. Plus personne ne met le nez dehors ou travaille, encore moins les femmes. Les seules sorties servent à faire les courses dans les magasins de première nécessité encore ouverts quelques heures par jour ou pour aller chez le médecin. Les talibans sont partout. Si on les croise dans la rue, on ne sait pas comment ils peuvent réagir, ils ont l'air incontrôlables.
"J'ai déjà reçu un premier appel masqué. Le taliban m'a dit : "J'ai vérifié toutes tes communications téléphoniques, tu en passes des centaines, c'est mauvais pour toi. J'ai ton adresse, je connais tout de toi. Considère ça comme un avertissement." Demain, je change de téléphone.
"J'ai eu la chance d'étudier à l'étranger. J'ai vu comment d'autres pays fonctionnaient, ça m'a ouverte sur le monde. Mais j'ai toujours voulu rentrer et aider les femmes de mon pays, contribuer à l'économie. Parce que je me disais que si les gens comme moi partaient, qui contribuerait au développement de l'Afghanistan ? Nous, les jeunes femmes afghanes, on a fait tout ce qu'on a pu pour nous élever intellectuellement, obtenir des diplômes. Pendant deux décennies, nous avons pu travailler, avoir de l'espoir, des rêves.
"Je ne peux pas vivre sous un régime taliban. J'ai rempli il y a deux semaines un formulaire pour obtenir un visa, mais c'est une procédure longue. Avant il fallait déjà trois ou quatre ans pour que cela aboutisse. Peut-être qu'aujourd'hui ça prendra six mois, un an. C'est trop long… Du coup j'ai pensé me rendre à l'aéroport de Kaboul pour quitter le pays. Mais j'ai appris qu'il y avait des milliers de personnes là-bas et que quelque unes sont mortes écrasées par la foule ou sous les balles des talibans. Je n'ai plus d'autre choix que d'attendre."
"Les talibans ne me permettront jamais d'enseigner"
Sa fuite apparaît désormais comme son seul horizon. Laila (1), 27 ans, est originaire de la province de Kounar, dans l'est du pays. Elle a grandi à Kaboul, où elle a fait ses études secondaires avant de s'envoler pour l'Inde. Elle évoque fièrement son master d'informatique, décroché à l'université de Delhi. Avant le basculement et la prise de pouvoir des talibans, Laila travaillait comme maîtresse de conférences dans une université privée à Kaboul, au département informatique. Elle décrit "une vie tout à fait normale" auprès de ses parents et sa petite sœur. Une vie où elle se "sentait libre", notamment de militer pour les droits des femmes au sein du "Movement of change for Afghanistan". Elle témoigne dans "l'espoir que le monde entende leur voix" et pour inciter d'autres Afghanes à faire porter la leur.
"Ils ont pris Kaboul le 15 août, c'était un dimanche. Je suis allée à l'université. J'ai donné un cours de 9 heures à 10h30. A partir de 11 heures, j'en avais un autre. Mais quand j'ai terminé le premier, tous mes collègues disaient que les talibans allaient prendre le contrôle de la capitale ce jour-là. Tout le monde avait peur, me disait de rentrer à la maison. En l'absence de moyens de transport locaux disponibles, j'ai dû rentrer chez moi à pieds. De nombreuses personnes marchaient dans les rues, visiblement inquiètes.
"Cela fait désormais plus d'une semaine, mais je n'arrive toujours pas à croire que ces gens ont repris notre pays. Je ne peux pas dormir ou bien manger. Voir les personnes à l'aéroport essayer de s'échapper et la situation dramatique dans laquelle est plongé mon pays bien-aimé me tue de l'intérieur. J'ai toujours l'impression que c'est un mauvais rêve, que je vais me réveiller et que tout va être normal. Mais non, malheureusement c'est la réalité.
"Après ce jour, ma vie a radicalement changé. Je veux continuer de travailler mais les talibans ne me permettront jamais d'enseigner. Pourquoi ? Parce que je suis une femme et que la majorité de mes élèves sont des jeunes hommes. Selon eux, il n'est pas permis pour moi de leur enseigner. Je n'ai pas pu remettre un pied à l'université depuis le 15 août. Ma sœur cadette, étudiante en médecine, est aussi à la maison. Elle pleure en se disant qu'elle ne pourra plus jamais retourner à l'université. Elle est née en 2001 et avait l'habitude de nous dire qu'elle avait beaucoup de chance car au moment de sa naissance, le régime des talibans était terminé. Elle ne se doutait pas qu'ils reprendraient le dessus.
"Je sais que la situation est affreuse pour tous les Afghans, hommes ou femmes, vieux ou jeunes, mais c'est plus dur encore pour nous la population féminine. Nos droits fondamentaux sont en train de nous être enlevés. Avant que les talibans prennent le pouvoir, je n'avais par exemple ni burqa ni hijab noir. Ma mère a été obligée de m'en acheter un et maintenant je dois le porter chaque fois que je sors. Ils sont toujours très durs et violents envers les femmes.
"Je ne vois aucun espoir. Ma seule option est donc de fuir le pays vers un endroit où ma sœur et moi pourrons vivre une vie paisible, heureuse aux côtés de nos parents. Quitter son propre pays n'est jamais facile, mais lorsque toute sa vie et sa carrière sont en danger, la meilleure option est de partir. Je n'ai pas pour l'heure aucune piste pour fuir, rien de plus que mes documents valides. Par ce témoignage, j'appelle à l'aide.
"Bien que je sois terrifiée par la situation, j'essaie de continuer à faire entendre ma voix. J'ai participé à la manifestation jeudi dernier, jour de l'indépendance de l'Afghanistan. J'ai entendu dire que les talibans cherchaient tous ceux qui y ont pris part, qu'ils voulaient en garder la liste afin de pouvoir nous faire du mal. Nous voulons vivre libres. Nous ne voulons pas être mises en cage et punies pour les péchés que nous n'avons jamais commis."
"Je me sens prisonnière"
Zahar (1) a 23 ans. Originaire de Nangarhar à la frontière du Pakistan, elle suivait un master d'économie à l'université de Delhi, à distance, depuis le domicile familial d'Hérat, en raison de la crise sanitaire. Une "vie paisible", "nous étions très optimistes quant à notre avenir", souffle-t-elle. Lorsque les insurgés islamistes ont pris cette ville proche de la frontière iranienne, trois jours avant Kaboul, l'étudiante a été contrainte de fuir avec ses parents, docteurs, laissant derrière elle ses "rêves pour [s]on pays et [s]on peuple".
"Au moment où j'ai entendu que l'Afghanistan était tombé aux mains des talibans, je me suis remémoré les récits de leurs barbaries, de leurs meurtres et de leurs violences envers les femmes et les filles. Depuis qu'ils ont repris le pouvoir, nous devons constamment changer d'endroits et rester cachés. La vie est devenue insupportable. Il devient chaque jour plus difficile de résister et de survivre. Comme nous ne cessons de changer d'endroits, j'ai également difficilement accès à l'électricité et à une bonne connexion Internet. Le pays est en proie au chaos.
"Nous sommes confrontés à une peur constante de perdre nos proches. Je ne peux plus suivre mes cours, ma vie académique est menacée. Il n'y a plus de place pour rêver. Les talibans ne savent pas que je suis des cours en ligne mais je ne vois plus aucun intérêt d'étudier car, vivant sous ce régime, je ne pourrai jamais travailler. Je n'ai plus d'espoir. Mon avenir est de rester à la maison comme c'était le cas pour les femmes il y a vingt ans de cela. Je ne sais même pas si je pourrai utiliser mes connaissances ailleurs.
"Dans les grandes villes, couvertes par les médias, les filles peuvent sortir en étant bien sûr complètement voilées, même si elles n'ont aucune garantie d'être en sécurité. Mais dans les endroits reculés ou sans aucune couverture médiatique, les femmes ne sont pas autorisées à sortir ou seulement en portant la burqa et en étant accompagnées d'un homme. Dans de nombreux endroits, elles ont été battues uniquement parce qu'elles ne portent pas de chaussettes. Pas plus tard qu'hier, dans l'une des plus grandes villes d'Afghanistan, ma propre amie a été menacée. Bien qu'elle soit normalement bien couverte, un taliban l'a embarquée et lui a dit de se couvrir davantage.
"Quand je ne suis pas en déplacement, je préfère ne pas sortir à moins que ce soit une urgence. Je ne suis sortie qu'une seule fois pour faire des courses, le magasin était juste à côté de l'endroit où nous étions installés. Je me sens prisonnière. Tout ce que je peux faire, c'est rester à l'intérieur et prier pour notre sécurité.
"Les femmes sont menacées, qu'elles soient mariées ou non. Mais pour les célibataires comme moi, les défis sont encore plus grands. Certains disent que les talibans prennent des filles célibataires comme esclaves sexuelles ou les épousent de force. Nous sommes terrifiées d'entendre cela. De plus, en tant que femme non mariée, nous avons normalement la responsabilité de gagner notre vie mais comme les talibans ne permettent pas aux femmes de travailler, nous sommes nombreuses à subir des pressions financières. Mes parents font de leur mieux pour nous protéger, mais à un certain stade, même eux sont impuissants.
"Même si je n'ai jamais voulu quitter mon pays, cette situation désastreuse ne nous laisse aucune autre option. J'ai demandé à de nombreux programmes de nous aider à fuir le pays, mais je n'ai reçu aucune réponse. Je m'attendais à ce que les autres pays nous donnent un coup de main. Mais nous n'avons rien reçu. La situation s'aggrave, les talibans menacent déjà, une fois que les forces de l'OTAN seront parties [la date officielle est fixée au 31 août, ndlr], de nous empêcher de quitter le pays. Nous sommes en sursis et nous attendons que les autres pays accélèrent leur processus pour nous aider. Je ne sais pas s'il y a un avenir."
(1) Les prénoms ont été modifiés pour raison de sécurité.
