Afghanistan: "Peut-être que les talibans sont aussi puissants et dangereux qu'il y a vingt ans, mais nous continuerons à nous battre pour nos droits"
La population afghane craint le retour du ministère de la Promotion de la vertu et de la Répression du vice.
- Publié le 26-09-2021 à 08h14
- Mis à jour le 26-09-2021 à 08h15

Lors du précédent régime taliban, entre 1996 et 2001, les patrouilles de la "Amr bil Ma'rouf" (vice et vertu) arpentaient les rues de Kaboul armées de fouets pour flageller les hommes aux barbes trop courtes et les femmes qui n'étaient pas suffisamment couvertes. Les jeux d'échecs étaient alors interdits - tout comme les cerfs-volants - et les exécutions sur la place publique étaient monnaie courante. Pour toute une génération d'Afghans, la simple évocation de ce ministère continue de donner la chair de poule.
"Quand j'avais 7 ou 8 ans, mon frère est un jour sorti acheter une cassette de musique indienne dans la rue. La police des mœurs lui est alors tombée dessus et il a passé six mois en prison dans un sous-sol, se souvient un journaliste afghan qui souhaite rester anonyme. Avec mon père, on venait lui apporter des tranches de pastèques qu'on faisait glisser à travers une petite fente."
"Ma mère m'a raconté des histoires terrifiantes sur la façon dont ce ministère agissait à l'époque", confirme une activiste féministe de 24 ans qui nous a donné rendez-vous dans un restaurant branché de la capitale. "C'est très effrayant pour tout le monde. Peut-être que les talibans sont aussi puissants et dangereux qu'il y a vingt ans. Mais quoi qu'il en soit, nous continuerons à nous battre pour nos droits", prévient-elle, une flamme dans les yeux. Si les fouets de cuir n'ont pas encore imposé leur joug dans les rues de Kaboul, la jeune femme a d'ores et déjà choisi de remplacer ses jeans par une longue robe noire et ample qui dissimule son corps.
Alors qu'elle déguste à deux mains un plat de côtelettes d'agneaux, son foulard rouge sang, nonchalamment posé sur le sommet de sa chevelure, glisse sur sa nuque à plusieurs reprises. Elle le rajuste une fois, deux fois. Puis ne s'en donne plus la peine et passe le reste de la soirée la tête dénudée. "Avant l'arrivée des talibans, je ne portais le voile qu'occasionnellement. Dorénavant, je n'ai pas d'autre choix que de l'emporter partout avec moi pour ma propre sécurité", raconte cette militante. "Mais ministère de la vertu ou pas, je refuserai d'obéir à davantage de règles", conclut-elle avec un petit sourire.
Peu importe qui gouverne
Les habitants de Kaboul suffisamment âgés pour avoir subi les patrouilles enturbannées scrutent le retour du ministère avec appréhension. "Il y a vingt ans, les punitions étaient extrêmes. Mais depuis le retour de ce département, les talibans ne semblent pas encore avoir imposé de nouvelles règles. On va voir ce qu'il adviendra dans les prochains jours", murmure Hassa Mouddin en passant une main dans sa barbe poivre et sel qu'il garde soigneusement taillée.
"Non, pour le moment, je refuse de me raser. Pour le moment", annonce ce fonctionnaire au ministère de l'Économie alors qu'un pick-up vert chargé de combattants talibans passe derrière lui. "Vous savez, continue M. Mouddin, l'islam est une religion de modération. J'espère que ça, au moins une partie des talibans le comprend. De toute façon, s'ils deviennent trop extrémistes, ils n'obtiendront jamais de la communauté internationale le soutien dont ils ont besoin."
Abdoul Ghafor a "peut-être" 58 ans, une peau parchemin et des yeux fatigués. Sur le bord de la route, à deux pas du ministère du Vice et de la Vertu, ce père de six enfants vend pour 50 cents par assiette du "Kabuli Palaw" (riz assaisonné) que les passants mangent accoudés sur le bord de son chariot. "Je pense que ce ne sont plus les mêmes talibans qu'il y a vingt ans. Ils sont d'ailleurs plutôt gentils avec moi, assure-t-il. Vous savez, pour les gens pauvres comme moi, peu importe qui gouverne tant qu'on peut nourrir notre famille."
