Un artiste chinois jugé en secret pour avoir dénoncé les crimes du régime maoïste
Exilé à New York et arrêté à son retour à Pékin, Gao Zhen est accusé d'avoir porté atteinte à la réputation des héros communistes.

- Publié le 30-03-2026 à 18h46

Gao Zhen, un artiste de 69 ans, est jugé à huis clos à Sanhe, une ville proche de Pékin, pour avoir porté "atteinte à la réputation et à l'honneur des héros et martyrs" de la Révolution. Détenu depuis août 2024, il risque jusqu'à trois ans de prison pour des œuvres qu'il a réalisées… avant l'adoption en 2018 d'une loi qui, durcie en 2021, entend sanctionner l'expression d'opinions politiques dissidentes à travers l'art et la littérature en Chine.
Gao Zhen, qui a souvent travaillé avec son frère Gao Qiang, s'est distingué à la fois comme sculpteur, peintre et photographe, mais aussi en orchestrant des performances publiques comme ces mises en scène d'étreintes collectives (dont "The Utopia of Hugging") pour symboliser la fraternité et la solidarité. Son inspiration puise principalement dans les épreuves subies pendant la Révolution culturelle, période chaotique durant laquelle le père des frères Gao est mort – ils n'ont jamais su s'il s'était suicidé ou s'il avait été tué par les Gardes rouges.
Mao en exécuteur du Christ
Sans surprise, Mao est un motif récurrent dans l'œuvre de Gao Zhen et c'est précisément cette invocation qui motive les poursuites intentées contre lui, en particulier dans trois créations épinglées par les autorités qui les jugent blasphématoires. D'abord, une série de "Miss Mao" qui, sur le modèle des variations d'Andy Warhol, montre des bustes de Mao aux couleurs variées avec des seins et le nez de Pinocchio. Ensuite, une composition intitulée "L'exécution du Christ" dans laquelle sept représentations de Mao se préparent à fusiller un homme désarmé. Enfin, la sculpture d'un Mao à genoux, qui se repent peut-être des crimes commis sous son règne, du Grand Bond en avant et ses trente-cinq millions de morts, à la Révolution culturelle et sa génération sacrifiée.
Gao Zhen a produit ses œuvres iconoclastes au début des années 2000, quand le régime communiste chinois a manifesté une relative tolérance, sous la présidence de Jiang Zemin, puis de Hu Jintao. Le climat a radicalement changé avec l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012 et la répression implacable de toute forme d'opposition au parti – on se rappelle la mort en prison du prix Nobel de la paix, Liu Xiaobo, en 2017. Gao a fini par émigrer aux États-Unis en 2022.
Détention au secret et assignation à résidence
C'est lors d'une visite familiale en Chine en août 2024 que l'artiste a été arrêté. Sa femme et son fils, qui est âgé de sept ans et a la nationalité américaine, sont depuis assignés à résidence avec interdiction de quitter le pays, mais aussi de voir ou de parler à Gao. Le seul contact que ce dernier a pu maintenir avec ses proches s'est résumé à la confection de dessins en papier découpé qu'il a pu, durant un temps, leur faire parvenir.
Si cela n'était pas indispensable pour déclencher l'ire des autorités, le fait que Gao Zhen ait systématiquement ciblé Mao a certainement aggravé son cas dès lors que Xi Jinping a remis au goût du jour les valeurs maoïstes. La légende veut que le père de l'actuel président chinois, Xi Zhongxun, un communiste de la première heure, ne dut la vie sauve qu'à l'intervention de Mao, dans les années 1930, alors qu'une faction rivale se préparait à le passer par les armes.
Pour ne rien arranger, l'artiste s'est plu à dénoncer la continuité du régime maoïste, notamment dans un montage photographique où trois successeurs du Grand Timonier – Deng Xiaoping, Jiang Zemin et Hu Jintao – apparaissent avec le front dégarni et la coupe de cheveux caractéristiques de Mao. Sommés par les autorités chinoises de s'engager à ne pas dire du mal du gouvernement, en échange des passeports qu'ils réclamaient pour se rendre à un festival à Rome en 2020, les frères Gao se bornèrent à répondre que la seule chose qu'ils pouvaient promettre était de "ne pas dire de mensonges".
