Sound-systems, bière et blocages: la rue défie Viktor Orban
Face à une rapide détérioration de l'économie, les autoentrepreneurs sont dans la rue. Reportage.
- Publié le 16-07-2022 à 07h52
- Mis à jour le 16-07-2022 à 07h53

À première vue, c'est une grosse fête avec des sound-systems et beaucoup de bière distribuée gratuitement par le parti politique satirique "Le Chien à deux queues", qui a réuni plusieurs milliers de personnes jeudi jusque tard dans la nuit sur le pont Erzsébet. Mais à y regarder de plus près, en bloquant cet axe de communication majeur entre Buda et Pest, il s'agissait pour les autoentrepreneurs de protester contre le chef incontesté du pays, le Premier ministre Viktor Orban.
Codeurs, graphistes, interprètes, traducteurs, professeurs de langue, musiciens, sans oublier bien sûr les incontournables coursiers à vélo qui semblent avoir fait des petits à la faveur de l'épidémie de Covid-19…, au total ce sont 450 000 travailleurs indépendants dont la vie a été chamboulée du jour au lendemain, quand le Parlement a voté mardi, sans prévenir, une loi pour en finir avec leur statut. Désormais, ils n'auront plus le droit de facturer leurs services à des entreprises mais seulement à des particuliers, ni le droit d'exercer en complément d'un emploi salarié. Concrètement, des centaines de milliers d'autoentrepreneurs, plongés dans l'inconnu, ont jusqu'au 1er septembre pour essayer de rejoindre un régime fiscal classique et payer quatre fois plus d'impôts… ou mettre la clé sous la porte.
"Désavantage concurrentiel"
C'est le parti d'Orban, le Fidesz, qui avait créé ce statut il y a dix ans pour légaliser cette petite économie grise des services. Avec succès, puisque près d'un demi-million de personnes se sont depuis ruées sur cette possibilité. Mais il considère aujourd'hui que des employeurs ont abusé du système en recourant trop systématiquement à des indépendants plutôt qu'à des salariés, créant "un grave désavantage concurrentiel pour les employeurs respectueux de la loi", comme l'a justifié le secrétaire d'État au ministère des Finances, Andras Tallai.
Plutôt qu'élaborer une taxation progressive et plus juste de leurs revenus - les autoentrepreneurs paient l'équivalent de 120 euros d'impôts mensuels fixes -, le gouvernement veut faire table rase. "Le pays peut gérer 50 à 100 000 personnes (à ce régime, NdlR), pas 450 000 qui ne cotisent pas au système de retraite", a justifié Viktor Orban vendredi. Prudent, son gouvernement a pris soin d'exempter les chauffeurs de taxis, dont les coursiers à vélo se verraient bien reproduire les grands blocages de la capitale au début des années 1990.
Les nuages s'amoncellent
Trois mois seulement ont passé depuis la réélection triomphale du Fidesz de Viktor Orban, "une victoire visible depuis la lune", comme il l'avait proclamé au soir du 3 avril. Mais le voilà aux abois face à la détérioration rapide de l'économie. L'inflation est galopante et la devise hongroise, le forint, n'en finit plus de dégringoler. Il s'échange désormais à 400 forints pour 1 euro, contre 300 forints au début de l'année. Le ralentissement de l'économie allemande fait craindre pour la croissance de l'économie hongroise tirée par les exportations de biens manufacturés par les entreprises allemandes en Hongrie, dans le secteur automobile notamment.
Ces difficultés ont poussé Viktor Orban à négocier avec la Commission européenne, qui l'accuse de corruption et de mettre à mal l'État de droit, mais tous les obstacles ne sont pas levés pour débloquer les quelque 7 milliards d'euros du plan de relance européen à destination de la Hongrie. À la recherche de nouvelles recettes, le gouvernement a annoncé à la fin du mois de mai un paquet de taxes visant les "profits supplémentaires" de grandes entreprises - banques, compagnies d'assurance, chaînes de distribution, entreprises de l'énergie, télécommunications - jugées "profiteuses de guerre (en Ukraine, NdlR)".
La fin d'une époque
Ces taxes doivent financer la très dispendieuse politique de plafonnement des prix de l'énergie et du carburant. L'enjeu politique est énorme pour Viktor Orban car il a bâti ses succès électoraux en bonne partie sur la baisse drastique des tarifs du gaz, de l'électricité et de l'eau pour les foyers, imposée en 2013. Mercredi, l'exécutif a été contraint de donner un premier coup de canif en posant un plafond de consommation au-delà duquel un ménage devra payer le gaz (qui chauffe la majorité des foyers hongrois) au prix du marché, soit environ 30 % plus cher. Il en ira de même pour le prix des carburants, bloqué à 1,20 euro le litre depuis l'hiver, qui ne pourra que s'envoler dès que le gouvernement n'aura plus les moyens de cette faveur.
Pour une majorité de Hongrois qui a profité d'une embellie de leur situation économique au cours de la dernière décennie, le retour à la réalité risque d'être violent, juge le journaliste Andras Dezso dans l'hebdomadaire libéral HVG. "Maintenant que le gouvernement a pratiquement renoncé à ses produits politiques les plus importants, il ne lui reste que sa communication politique et sa créativité. Le storytelling que le Fidesz a si bien maîtrisé ces dernières années va, pour la première fois, être mis à l'épreuve du monde réel et d'une vraie crise." Blâmer, comme le fait le parti, les sanctions européennes contre la Russie, pourrait rapidement ne plus suffire. La fronde des autoentrepreneurs fait figure de premier test.