Sommet européen: seul à s'opposer à l'aide à l'Ukraine, Viktor Orban est plus isolé que jamais
En décembre, le Premier ministre hongrois avait bloqué la révision du budget européen, qui prévoit une enveloppe de 50 milliards d'euros d'aide à l'Ukraine. Les chefs d'Etat et de gouvernement reviennent ce jeudi à Bruxelles, dans l'espoir de rallier cette fois Budapest. Mais leur patience s'érode. Au point qu'ils envisagent de prendre des mesures inédites, en cas d'échec des négociations.

- Publié le 01-02-2024 à 06h24
- Mis à jour le 01-02-2024 à 07h32

La Hongrie va-t-elle finir par perdre son droit de vote au sein du Conseil, ce club des États membres de l'Union européenne dont elle a souvent trahi la confiance et pourri l'ambiance ? Il y a peu considéré comme de la pure politique-fiction, ce scénario, prévu dans les traités européens, n'est plus totalement écarté. Le Premier ministre hongrois Viktor Orban marche sur un fil, ténu et fragile, depuis qu'il a bloqué en décembre la révision du budget européen 2021-2027, qui prévoit notamment une enveloppe de 50 milliards d'euros d'aide pour l'Ukraine. Les chefs d'État et de gouvernement ont donc dû se donner rendez-vous ce 1er février à Bruxelles, dans l'espoir de rallier Budapest. Mais le cas échéant, "nous serons dans un contexte politique nouveau", prévient un diplomate. Lisez : la fracture politique avec la Hongrie serait vertigineuse.
À 24h de la réunion, Viktor Orban entretenait encore le suspense. "Tout le monde attend de voir quelle sera sa position", résume une source européenne. "L'objectif est toujours d'avoir un accord à Vingt-sept", répètent vingt-six capitales. De son côté, Budapest feint d'être constructif, proposant que l'aide fournie à l'Ukraine via le budget européen soit soumise au vote des Vingt-sept chaque année. Avantage: ce serait autant d'occasions pour lui de s'y opposer et de marchander son accord. Pas question, répondent donc les autres Vingt-six, dont l'idée est d'offrir des garanties à Kiev sur le long terme. Tout au plus accepteraient-ils d'organiser chaque année un débat sur l'usage de ces fonds.
Que veut Viktor Orban ?
Le paradoxe est qu'il n'y a aucun "risque pour l'intérêt vital de la Hongrie à soutenir le gouvernement Zelensky. Au contraire, il est de notre intérêt vital à tous, en Europe, d'aider l'Ukraine dans cette guerre contre la Russie", souligne un diplomate européen. À moins que justement, l'objectif de M. Orban ne soit de servir les intérêts du président russe Vladimir Poutine, dont il a été le seul dirigeant européen à serrer la main depuis le début de la guerre ? Ça, personne ne veut y penser. Mais personne ne sait non plus ce que veut vraiment le Premier ministre hongrois en échange de son feu vert…
Plus d'argent ? Environ 20 milliards d'euros de fonds européens (de cohésion et de relance) destinés à Budapest sont bloqués en raison de ses violations de l'état de droit. Non seulement, il est peu envisageable que les Vingt-sept s'asseoient complètement sur ce principe pour amadouer M. Orban, mais ils ne sont même pas sûrs que cela fonctionnerait. En décembre, pile avant le sommet européen, la Commission avait libéré 10 milliards d'euros de fonds de cohésion pour Budapest, arguant que le pouvoir hongrois avait fait des réformes demandées. Rien n'y a fait : Viktor Orban s'est opposé aux gages de soutien à l'Ukraine – et a préféré quitter la salle plutôt que de voter l'ouverture des négociations d'adhésion avec ce pays. "Les autres dirigeants s'aperçoivent qu'ils n'arrivent pas à acheter Orban. Ce n'est pas comme ça qu'on répond à un régime qui pratique le chantage et l'extorsion", observe Laurent Pech, doyen de la faculté de droit au University College Dublin.
Au niveau des vingt-six autres États membres, "le niveau de nervosité [par rapport à Orban] est assez élevé", constate un insider. Le temps presse pour Kiev, dont les caisses sont vidées par l'effort de la guerre et qui risque de se retrouver bientôt en défaut de paiement. Après un moment de flottement, les Européens reprennent aussi conscience de la gravité de la situation de l'Ukraine, qui peine engranger des succès militaires face à Moscou. La question du soutien à lui apporter est jugée "existentielle".
Un plan B, mais une crise politique
En cas d'entêtement de la Hongrie, il existe un plan B prêt à être déposé sur la table, afin que l'UE puisse tenir parole. Dans l'immédiat, l'idée serait de prévoir une nouvelle enveloppe d'aide d'un an, dans le cadre d'un mécanisme existant qui a permis de prêter 18 milliards d'euros à l'Ukraine en 2023. Cela peut être acté à la majorité qualifiée (minimum 15 États membres, représentant 65 % de la population européenne). Ensuite, pour continuer à fournir des subventions et des prêts à Kiev jusqu'en 2027, les vingt-six pays volontaires devraient concocter une structure intergouvernementale. Ce n'est pas cependant pas le scénario rêvé pour certains États membres, qui devraient pour ce faire obtenir l'aval de leur Parlement.
Quoi qu'il en soit, "il y aura toujours des solutions pour aider l'Ukraine", assure un diplomate européen. Mais "cela ne veut pas dire qu'on résoudrait la crise politique" avec Viktor Orban. C'est en réalité toute la dérive autocratique à l'œuvre en Hongrie depuis des années qui s'imposerait brutalement à la réalité européenne. Ayant étouffé toute opposition en interne, Viktator peut librement multiplier les diatribes europhobes, user et abuser de son droit de veto au niveau de l'Union, copiner avec Moscou… "La Hongrie n'est plus un état démocratique basé sur l'état de droit donc elle ne devrait pas s'asseoir à la table de décisions. D'autant qu'elle s'engage dans un processus d'obstructionnisme", note M. Pech. Une attitude, là encore contraire aux traités, qui imposent le "principe de coopération loyale" entre États membres.
Pour un autre diplomate, un veto hongrois équivaudrait de facto à une sortie politique de Budapest de l'UE. Que les vingt-six pourraient même être tentés de concrétiser, afin d'ôter à M. Orban tout son pouvoir de nuisance. Certains États membres commencent à envisager aujourd'hui de faire ce qu'ils n'ont pas daigné faire pour sauver l'état de droit en Hongrie. À savoir faire avancer la procédure de l'article 7 du traité de l'UE, comme le réclame le Parlement européen, qui l'avait activée contre Budapest en 2018.
Article 7, le come back ?
Destiné à garantir le respect des valeurs européennes (liberté, démocratie, égalité, état de droit…), ce texte prévoit trois étapes pour réagir à une dérive dans un pays de l'UE. Dans le cas de la Hongrie, les États membres n'ont même pas franchi le premier pas : constater, à la majorité de quatre cinquièmes, l'existence d'un "risque clair" que ces valeurs soient piétinées par Budapest. Mais voilà qu'aujourd'hui, certains pensent déjà à l'étape 2 : acter à l'unanimité des Vingt-six l'existence d'une "violation grave et persistante" des valeurs européennes en Hongrie. Ce qui ouvrirait carrément la porte à la suspension des droits de vote du pays au sein du Conseil.
Mission impossible ? Moins qu'avant, répondent plusieurs diplomates. Les pro-européens dirigent désormais la Pologne, privant M. Orban d'un allié précieux dans sa croisade contre l'état de droit. Et le populiste Robert Fico, arrivé au pouvoir en Slovaquie en décembre, se garde de trop se ranger dans le camp de son modèle Orban. Si l'UE est encore loin d'activer cette sanction "nucléaire", rien que le fait d'en parler au niveau des États membres – et pas seulement au niveau du Parlement européen, qui le réclame – marque un changement de paradigme.
Ce que l'Union ne fera pas, par contre, c'est priver la Hongrie de ses fonds communautaires pour lui forcer la main dans le dossier de l'aide à l'Ukraine, ont assuré plusieurs sources. "Cela doit rester une affaire de respect ou non de l'état de droit", insiste plusieurs diplomates. Façon de démentir le document dévoilé par le Financial Times dimanche, concernant un "plan d'attaque" pour geler tous les fonds la Hongrie (y compris ceux de la Politique agricole commune, par exemple).
Alors que le risque d'escalade est plus élevé que jamais, une source européenne se permettait malgré tout d'espérer la veille que "la sagesse et la responsabilité prévaudront" , surtout côté hongrois, ce jeudi…

