Le vainqueur des élections allemandes donne le ton: "Il faut nous préparer au pire des scénarios"
"Le monde n'attend pas l'Allemagne", a affirmé le leader chrétien-démocrate Friedrich Merz. Comme il a exclu toute alliance avec le parti d'extrême droite d'AfD, passé de 10 à plus de 20 %, il n'a pas d'autre choix que de se tourner vers les sociaux-démocrates du chancelier sortant Scholz, grands battus des élections.
- Publié le 24-02-2025 à 19h39

Friedrich Merz ne veut pas perdre de temps, car "le monde n'attend pas l'Allemagne". Le leader conservateur l'avait annoncé avant même que les urnes n'offrent la victoire aux chrétiens-démocrates de la CDU, son parti, allié à la CSU bavaroise, avec 28,5 % des suffrages, aux élections législatives anticipées de dimanche. Il a confirmé vouloir "mettre le turbo", pour former une grande coalition avec les sociaux-démocrates du SPD. "Nous voulons un gouvernement noir-rouge", en référence aux couleurs des deux partis, a-t-il indiqué, ce lundi.
Le même jour, il devait rencontrer la présidence du SPD, pour une première prise de contact, avant de lancer des entretiens dits "exploratoires", probablement dès cette semaine. Son calendrier est ambitieux : Friedrich Merz se donne jusqu'à Pâques pour mettre un gouvernement sur pied.
Sentiment d'urgence
L'urgence d'agir que l'on ressent chez les chrétiens-démocrates s'explique en partie par la montée très rapide de l'extrême droite. L'Alternative pour l'Allemagne (AfD) a doublé son score de 2021, avec 20,8 % des suffrages, et devient la seconde force politique du pays. Un record historique pour un parti fondé il y a douze ans seulement. L'AfD confirme aussi son énorme influence dans l'Est, où elle rafle plus de 30 % des suffrages. "Cela nous inquiète au plus haut point", a commenté Friedrich Merz ce lundi. "Nos collègues de l'Est nous disent qu'ils ont quelques d'années d'avance sur nous à l'Ouest. Si nous ne faisons rien, l'AfD pourrait y être bientôt aussi forte", a-t-il averti, en qualifiant les législatives de ce dimanche de "dernier signal d'avertissement pour les partis démocratiques du centre". Le plus que probable futur chancelier se donne ainsi comme mission des quatre prochaines années de "sortir le pays de la crise".
Pressé, Friedrich Merz l'est en effet aussi en raison des énormes défis qui pèsent sur l'Allemagne, affaiblie économiquement, et sur l'Europe, avec la perte possible de son traditionnel allié américain. "Je n'aurais jamais pensé dire cela mais il faut nous préparer au pire des scénarios", juge le conservateur. Dimanche soir, il a surpris en plaidant pour que l'Europe prenne "peu à peu son indépendance vis-à-vis des États-Unis" et évoqué "une capacité de défense européenne autonome", comme alternative à "l'Otan dans sa forme actuelle".
Trois dossiers centraux
Dans ce contexte national et international en pleins bouleversements, Friedrich Merz évoque trois dossiers centraux pour les négociations à venir avec les sociaux-démocrates : la politique étrangère, avec la nécessité "absolue d'être capable de se défendre" très rapidement, la lutte contre l'immigration illégale, et la remise en route de l'économie allemande. "Je pense que le SPD veut lui aussi des solutions en la matière", a-t-il lancé. Chez les chrétiens-démocrates, on se veut en effet confiant, arguant de nombreux "points de convergence" avec les sociaux-démocrates.
Du côté de ces derniers, en revanche, on était encore sonné ce lundi par la défaite historique de la veille. Avec 16,4 % des suffrages, le pire résultat de son existence, le SPD recule de dix points, notamment dans son électorat ouvrier traditionnel. Exemple avec les villes industrielles de Gelsenkirchen et de Kaiserslautern, dans la Ruhr, raflés par l'extrême droite, et la ville de l'automobile, Wolfsburg, perdue au profit de la CDU. Un choc.
Ce lundi la direction du parti a annoncé un "changement générationnel et programmatique" de fond. Très marqué, le chancelier sortant Olaf Scholz a assumé sa part de responsabilité dans ce fiasco, annoncé rester député, mais ne plus jouer de rôle au sein du parti. Il ne participera pas aux négociations à venir avec l'équipe de Friedrich Merz. La direction se montrait d'ailleurs hier peu enthousiaste par une future nouvelle grande coalition dans laquelle le SPD redeviendrait le partenaire junior, comme sous les années Merkel. "La balle est dans le camp de Friedrich Merz", a déclaré le nouvel homme fort des sociaux-démocrates, Lars Klingbeil, en rappelant que certaines des récentes déclarations de Friedrich Merz avaient "creusé le fossé avec le SPD".
Le SPD très affaibli, mais incontournable
Mêmes affaiblis, les sociaux-démocrates se savent en tout cas indispensables pour former un gouvernement, M. Merz ayant exclu toute alliance avec l'AfD. Ils pourraient tenter de faire payer au prix fort leur participation, notamment en exigeant des compromis sur les dossiers sociaux et budgétaire. Le SPD milite pour une réforme de la règle du frein à l'endettement afin de financer les énormes besoins militaires de l'Allemagne et de l'Europe. Jusque-là réticente, la CDU/CSU pourrait lâcher du lest.
Stefan Marshall de l'université de Düsseldorf confirme. "La CDU et le SPD ne sont plus les mêmes partis qu'à l'époque des grandes coalitions d'Angela Merkel. Ils se sont beaucoup éloignés et leurs différences sont devenues beaucoup plus grandes. Les négociations seront donc compliquées mais les deux partis ont conscience de la pression populaire actuelle. Ils doivent y arriver pour éviter une coalition avec l'AfD. Ils savent aussi qu'ils doivent agir de concert, et trouver des solutions pour le pays, s'ils veulent éviter que l'extrême droite ne grandisse encore plus d'ici quatre ans", estime ce politologue. La pression est donc maximale.

