L'Allemagne desserre les cordons de sa bourse pour la défense et les infrastructures
Mise sous pression par la situation géopolitique, l'Allemagne envisage de réformer sa sacro-sainte règle du frein à la dette pour la défense. Un signe aussi en direction de ses partenaires européens.
- Publié le 06-03-2025 à 07h02

Certains appellent ça une capacité d'adaptation, d'autres y voient une trahison politique. Une chose est en tout cas évidente : les chrétiens-démocrates allemands (CDU/CSU) viennent de jeter par-dessus bord l'une de leurs promesses de campagne de ne pas recourir à de nouvelles dépenses pour financer les énormes besoins du pays en investissements. Mardi soir, dix jours seulement après la victoire de son parti aux législatives du 23 février, leur leader et probable futur chancelier Friedrich Merz annonçait une réforme rapide de la règle si sacrée du frein à la dette, qui limite à 0,35 % du produit intérieur brut (PIB) toute nouvelle dette de l'État fédéral. Avec le soutien de ses très probables partenaires de coalitions, les sociaux-démocrates du SPD, il souhaite exempter de cette règle chaque pourcentage supplémentaire du PIB consacré à la défense, soit au moins 45 milliards d'euros par an.
Un autre aspect de cette réforme : autoriser les régions à être en déficit, jusqu'à 0,35 % du PIB annuel, ce qui n'est pas le cas actuellement. Berlin veut aussi débloquer une aide militaire supplémentaire de trois milliards d'euros pour l'Ukraine, en réponse à la suspension de l'aide américaine. Chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates évoquent par ailleurs un fond spécial de 500 milliards d'euros sur dix ans pour développer les infrastructures dans l'éducation, les routes, le ferroviaire, le numérique ou l'énergie.
Un changement à 180°
Si de telles annonces étaient attendues, elles surprennent par l'ampleur du retournement des chrétiens-démocrates, jusque-là très stricts sur l'orthodoxie budgétaire. Le quotidien Handelsblatt ne s'y trompait pas mercredi, en y voyant un "changement à 180 degrés des positions de Friedrich Merz". La section jeunesse de la CDU est elle en colère, face à ce qu'elle juge une "défaite", tandis que l'économiste, Veronika Grimms y voit un "pari extrêmement risqué" car aucune réforme du système social n'est proposé. Le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), de son côté, accuse Friedrich Merz de "trahison électorale".
Pour le SPD, en revanche, ces annonces ont en revanche le goût de la victoire. Seuls partenaires de coalition envisageables pour Friedrich Merz, ils ont réussi à arracher un paquet d'investissements sur les infrastructures à un tandem CDU/CSU longtemps très réticent. La plupart des économistes eux se montraient optimistes quant aux conséquences de ces annonces sur une économie allemande en récession depuis deux ans.
Friedrich Lerz, de son côté, justifie son retournement de position par la situation géopolitique et par le probable abandon de l'Europe par l'administration américaine. "Compte tenu des dangers qui menacent notre liberté et la paix sur notre continent, le mot d'ordre pour notre défense doit être : quoi qu'il en coûte !", a déclaré le probable futur chancelier, en reprenant les fameux mots de l'alors président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, pour sauver la zone euro durant la crise de la dette en 2012.
Une procédure polémique
Pour mettre en œuvre de telles annonces, Friedrich Merz table sur une procédure, elle aussi, polémique : il souhaite les faire adopter par l'assemblée sortante, avant que le nouveau Bundestag, issu des législatives du 23 février, ne prenne ses fonctions, au plus tard le 25 mars. Il a en effet besoin d'une majorité des deux tiers qu'il n'aura pas dans le nouveau Parlement fédéral, avec une extrême droite opposée à toute nouvelle dette et une gauche radicale refusant des investissements militaires. Le temps est donc compté. Les députés du Bundestag pourraient être appelés à se réunir la semaine prochaine.
Au-delà des polémiques sur la légitimité politique d'une telle procédure, Julia Reuschenbach, de l'Université libre de Berlin, y voit un "cynisme politique tragique" dû au "sérieux de la situation". "Ces réformes auraient pu être passées depuis novembre, mais la CDU/CSU a fait de leur blocage un argument de campagne électoral. Aujourd'hui, elle est au pied du mur", constate-t-elle en estimant "possible que certains députés non réélus le 23 février ne jouent pas le jeu". La colère est notamment perceptible chez les Verts qui demandaient une telle réforme depuis des semaines mais qui n'ont pas été consultés par Friedrich Merz. Leurs voix seront toutefois essentielles pour faire passer ces deux réformes constitutionnelles.
Avec les annonces de cette semaine, et malgré l'absence d'un nouveau gouvernement, l'Allemagne se présente en tout cas avec une position forte devant ses partenaires, réunis ce jeudi pour un Conseil européen extraordinaire sur l'Ukraine et la défense. Le probable futur chancelier allemand Friedrich Merz pourrait d'ailleurs briser d'autres tabous dans les prochaines semaines. Il souhaite débattre avec la France et le Royaume-Uni d'une extension du parapluie nucléaire sur son pays. Un sujet jusque-là systématiquement rejeté par une Allemagne historiquement très atlantiste.
