Oussama Atar, chef des geôliers en Syrie
A peine arrivé de Belgique, le Laekenois est propulsé aux plus hautes fonctions de l'Etat islamique. Un policier belge explique pourquoi.
- Publié le 11-03-2025 à 18h33

Jusqu'à sa mort présumée en novembre 2017, lors d'une frappe de la coalition internationale à Mayadin en Syrie, Oussama Atar a fait partie du noyau dur de l'organisation terroriste de l'État islamique (EI), le seul Européen à avoir rejoint le très exclusif conseil syrien et irakien qui en référait directement au calife autoproclamé Abou Bakr Al-Baghdadi.
Ce lundi au procès des otages de Daech qui se tient à Paris, un membre de la police fédérale belge a dressé un portrait magistral et complet de ce Belgo-Marocain né à Laeken en 1984 qui a gagné la confiance de la direction de Daech au point de diriger ses forces spéciales, coordonner ses attentats en Europe et mener ses opérations militaires.
Circonstance aggravante, Atar a été "un protagoniste incontournable" dans la gestion des otages occidentaux enlevés en 2013-2014 par l'EI et dont plusieurs ont été exécutés, selon ce policier belge auditionné en visioconférence depuis le siège du parquet fédéral à Bruxelles.
L'accusé a déjà été condamné deux fois à la perpétuité pour son rôle dans les attentats de Paris et de Bruxelles. Ici, il risque une troisième fois la perpétuité pour direction d'un groupe terroriste, enlèvement et séquestration, actes de torture et de barbarie contre 24 journalistes et humanitaires enlevés à l'époque.
"En 2017, lors de la frappe, il aurait été tué avec le neveu d'Al-Baghdadi. Mais personne n'a jamais vu le corps", souligne le policier, expliquant pourquoi la justice poursuit Atar tant que son décès n'est pas acté officiellement.
Un témoignage important
Dans cette affaire, le parquet belge a confié son enquête pour jugement par une cour d'assises française. L'une de ses pièces les plus importantes est l'interrogatoire de l'ex-geôlier Alexanda Kotey réalisé lors d'une commission rogatoire aux États-Unis où le Britannique a été condamné et détenu.
Kotey a souligné le rôle central d'Atar, qui, certes, restait discret et masquait sa connaissance du français, mais était présent à tous les moments clés de la détention des otages. C'est lui qui a abattu d'une balle le premier otage, le Russe Sergueï Gorbounov, dont la photo de la tête ensanglantée fut envoyée aux familles des autres otages pour faire pression sur le paiement d'une rançon. "Incapable de donner des informations sur sa famille, Gorbounov devenait inutile. Il n'avait plus de valeur. Il présentait un gaspillage d'espace", dit le policier belge.
Atar coordonnait les négociations sous le contrôle du n°2 de l'EI, Mohammed al-Adnani. Il ne fixait pas le montant des rançons, mais gérait un groupe de geôliers parmi lesquels figuraient deux hommes présents dans le box des accusés, Mehdi Nemmouche et Abdelkader Tanem, mais aussi quatre djihadistes britanniques. Ces derniers pratiquaient l'électrocution, les passages à tabac, les simulacres d'exécution… "Les violences étaient commises par les Beatles (leur surnom), mais sous l'autorité d'Oussama Atar. Il savait tout", synthétise sous anonymat un agent de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) française.
Le Laekenois s'est porté volontaire pour exécuter d'autres otages, mais Adnani lui a préféré le Britannique Emwazi alias Jihadi John qui parlait anglais et pouvait menacer les États-Unis dans des vidéos de propagande. Atar était présent toutefois lors de la décapitation du journaliste américain James Foley.
Son ascension au cœur de l'EI
Le parcours du pire terroriste que la Belgique ait connu est éloquent.
À seize ans, ce gamin issu d'une famille de sept enfants a une scolarité normale. La première bascule se produit lorsqu'il se lie d'amitié avec un des fils du prédicateur Bassam Ayachi, dans une école de Molenbeek. A l'été 1999, il part avec la famille Ayachi pour des vacances en Syrie, le pays du cheikh. Ils sont six dans la camionnette et visitent le pays. La Syrie l'enchante au point qu'il décide d'y retourner en septembre 2003, en plein décrochage scolaire et contre l'avis de son père, pour entamer des études d'arabe à l'institut Al-Fath de Damas.
Atar part avec un ami échaudé par l'invasion américaine en Irak et qui a été arrêté avec un cocktail molotov en main lors d'une manifestation contre l'ambassade américaine à Bruxelles. L'ami revient en Belgique après trois mois, mais Atar reste et entre en contact avec des islamistes qui partent combattre les forces américaines dans l'Irak voisin.
Le récit fait par Atar de cette période à ses avocats et à une juge d'instruction belge en 2012 est qu'il aurait été arrêté par les Américains le 25 février 2005 alors qu'il accompagnait un convoi humanitaire. Mais une enquête menée par Interpol, le FBI et la DGSI démontre qu'il se serait battu dès 2004 en Irak dans la région de Falloujah pour le compte d'Al Qaïda. Son passeport était aux mains de son mentor, un certain Abou Yassir, et d'un certain Mohammed al-Adnani.
De là date son amitié avec le futur numéro deux de l'EI, renforcée par des années de prison commune. Condamné en appel à dix ans de prison, Atar est libéré prématurément le 16 septembre 2012, sous la pression d'un comité de soutien et du gouvernement belge. Interrogé par la juge deux jours après son retour à Bruxelles, il déclare "qu'il n'a pas besoin de soins", alors que ses proches affirmaient qu'il souffrait de "graves hémorragies". Ses deux avocats plaident le principe de non bis in idem (on ne peut pas punir pénalement deux fois quelqu'un pour les mêmes faits). Il est inculpé de participation à un groupe terroriste, et laissé libre.
Son retour en Belgique sera bref. Quatorze mois plus tard, le 11 décembre 2013, avec un passeport flambant neuf délivré par la commune d'Anderlecht, il prend un avion pour rejoindre la Syrie.
Daech le propulse directement aux plus hautes fonctions. Il gère d'emblée les otages. Début 2014, il est chef adjoint de la Liwa as Saddiq, les forces spéciales de Daech. En mars de la même année, il devient l'émir de la Copex, la cellule des opérations extérieures qui va former les commandos qui vont frapper à Paris et à Bruxelles. En 2017, il est nommé responsable des opérations dans des pays comme l'Afghanistan et l'Afrique de l'Ouest. Ultime consécration, il rejoint le conseil de la Lajna Al Moufwada que dirige Baghdadi et devient émir des forces militaires.
À sa mère, il avait déclaré en 2016 qu'il préférait "croire en Allah, dans la vraie vie, la vie de l'au-delà, plutôt que d'être arrêté par ces chiens de criminels", dit le policier belge. Il lui annonça aussi qu'il était le papa d'un petit garçon, dont on ne sait ce qu'il en est advenu.