À la tête de l'Otan, Mark Rutte donne de l'écho à la voix de Donald Trump pour préserver l'Alliance
L'ancien Premier ministre néerlandais va vivre à La Haye son premier sommet en tant que secrétaire général de l'Alliance. Il a persuadé les pays membres d'augmenter leurs dépenses en matière de défense jusqu'à 5 % de leur PIB, comme le réclamait, sans ménagement, le président américain.
- Publié le 24-06-2025 à 12h08
- Mis à jour le 27-06-2025 à 15h52

Pour le premier sommet de l'Otan qu'il présidera en tant que secrétaire général de l'Alliance atlantique, le Néerlandais Mark Rutte jouera "à domicile". Les trente-deux chefs d'État et de gouvernement des pays de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord se réuniront ces mardi et mercredi à La Haye, la ville où Mark Rutte, septième et dernier enfant d'une famille protestante a vu le jour le 14 février 1967. C'est là que se trouve le petit appartement qu'habite ce célibataire endurci, quand il n'est pas à Bruxelles. C'est aussi depuis la capitale politique des Pays-Bas que le libéral (du VVD) a dirigé quatre gouvernements néerlandais successifs de 2012 à 2024.
Plus jeune, Mark Rutte rêvait d'une carrière de pianiste de concert – il continue de pratiquer son instrument aussi souvent qu'il le peut. Docteur en histoire de l'université de Leyde, il a exercé des fonctions de cadre supérieur de différentes branches de la multinationale Unilever, jusqu'au moment d'embrasser la carrière politique en 2002, pour devenir secrétaire d'État à l'Emploi et à la Sécurité sociale du gouvernement du chrétien-démocrate Balkenende. Dix ans plus tard, Mark Rutte, chef de file du VVD, s'installait dans le siège du ministre-président, qu'il allait occuper pendant douze ans – record national battu. Celui qui se déplace à vélo a toujours considéré le poste de Premier ministre comme "un boulot" – les grandes envolées et les discours philosophiques sur la politique ne sont pas la tasse de thé de celui qui vante son pragmatisme.
Bien vu par Washington, Londres et Paris
Sa nomination au poste de secrétaire général de l'Otan le 26 juin 2024 relevait de l'évidence, sous bien des aspects. Son nom revenait invariablement sur la table au moment de l'attribution des hauts postes européens et, durant son mandat, le président américain Joe Biden l'avait déjà sollicité pour remplacer le Norvégien Jens Stoltenberg à l'Otan, qui s'impatientait de quitter Bruxelles après dix ans au poste de secrétaire général. Mark Rutte assurait vouloir se consacrer à son pays. La chute de son gouvernement, en juillet 2023, l'a rendu disponible – même s'il a gardé le gouvernail en affaires courantes jusqu'à l'orée de l'été 2024. Disponible, intéressé, et favori.
En novembre 2023, lors d'un événement organisé par le média Politico, celle qui était alors Première ministre estonienne Kaja Kallas s'était fait l'écho d'une blague circulant à Bruxelles. "Le prochain secrétaire général de l'Otan devrait venir d'un nouvel État membre ; certainement être originaire d'un pays qui a consacré au moins 2 % de son PIB à la défense et ce serait bien si c'était une femme. C'est donc logique que ce soit Mark Rutte", avait ironisé, avec une pointe d'amertume, celle qui était candidate pour le poste et remplissait les critères énoncés, tandis que son concurrent ne cochait aucune de ces cases.
À celle qui s'est consolée en devenant cheffe de la diplomatie européenne, connue pour ses positions très fermes sur la Russie, les Alliés ont préféré le plus consensuel Mark Rutte, surnommé "M. Normal" dans son pays – où il est aussi connu en tant que Teflon Mark", pour avoir traversé sans trop d'encombres plusieurs tourmentes politiques. Un homme dont la géométrie variable des coalitions gouvernementales qu'il a dirigées témoigne de sa capacité à travailler avec tout le monde. Passionné de l'histoire des États-Unis, atlantiste convaincu, le Néerlandais avait aussi pour lui d'être dans les petits papiers de Washington, de Londres, ainsi que de bien s'entendre avec le président français Emmanuel Macron. En revanche, il a fallu vaincre les réticences du président turc Erdogan, avec lequel Mark Rutte entretenait un vieux contentieux politique, et celles du Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui voulait avoir l'assurance que son pays ne sera pas obligé de participer au soutien militaire apporté à l'Ukraine, agressée par la Russie.
Mark Rutte a été nommé à la fin du mandat de Joe Biden, mais a pris les rênes politiques de l'Otan peu avant l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Durant son premier mandat (2016-2020), comme tout bon président américain, le New-Yorkais avait fait pression sur les Européens pour qu'ils augmentent leurs dépenses pour la défense à 2 % de leur PIB. Il avait, surtout, laissé planer le doute sur la fermeté de l'engagement américain envers l'Alliance. Aussi l'un des premiers défis auxquels est confronté le secrétaire général Rutte est celui "d'assurer la cohésion de l'Otan", souligne Amélie Zima, chercheuse spécialiste de l'Alliance atlantique à l'Institut français des relations internationales. "Elle était très forte depuis février 2022 et l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie. Mais les États-Unis cassent cette cohésion parce qu'ils mettent en doute la solidarité du bloc occidental pour l'Ukraine pour tout ce qui est la livraison d'armement", complète Mme Zima.
Il ménage et flatte Trump
Les uns louent la capacité de Mark Rutte de trouver la bonne attitude et les bons mots avec Donald Trump, qui semble l'apprécier. On met à son crédit le fait que le président américain participera au sommet de La Haye, alors qu'il avait laissé entendre qu'il avait mieux à faire. Le Néerlandais a travaillé les pays européens au corps pour qu'ils fassent leur (du moins sur papier) l'objectif - pour ne pas dire l'ultimatum - fixé par Donald Trump de 5 % du PIB consacré à la Défense. L'ancien Premier ministre "frugal", hier chantre de la rigueur budgétaire, a pressé les Alliés de gonfler leur budget défense, quitte à se serrer la ceinture dans d'autres domaines. "D'une manière générale, dépenser plus pour la défense signifie dépenser moins pour d'autres priorités", comme la santé, ou les retraites", "mais cela peut faire une grande différence pour notre sécurité future", plaidait-il en janvier.
D'autres estiment que le Néerlandais se montre trop accommodant à la façon dont le président américain se comporte avec les Alliés. Mark Rutte était l'hôte de la Maison-Blanche, en mars dernier, lorsque Donald Trump avait répété sa volonté d'annexer le territoire danois autonome du Groenland. "Je ne veux pas mêler l'Otan à cela", s'était contenté de répondre Mark Rutte, avant de donner raison au président américain sur la nécessité de sécuriser le Grand Nord. À Copenhague, on avait grincé des dents. Le secrétaire général de l'Otan a aussi salué la reprise du dialogue entre les États-Unis et la Russie sur l'Ukraine, initiée par l'Administration Trump. Il faut constater qu'elle n'a abouti à rien. Pire encore : "La politique depuis le début de l'administration Trump a été de faire pression sur la victime, l'Ukraine, plutôt que sur l'agresseur, la Russie", dénonçait en avril dernier l'ancienne ambassadrice des États-Unis) Kiev, Bridget Brink, après avoir présenté sa démission.
"Quand Trump dit que le Canada est le 51e État des États-Unis ou qu'il veut annexer le Groenland (territoire autonome danois, Ndlr), il remet en cause les principes du droit international que sont la souveraineté, l'intégrité territoriale, l'intangibilité des frontières. C'est la première fois que la première puissance politique et militaire de l'Otan dévie des valeurs qui fonde l'organisation. Les discours de Mark Rutte ne font jamais mention de ce non-respect du droit international par les États-Unis. Ça, c'est extrêmement gênant", déplore Amélie Zima.
Mark donne parfois l'impression d'agir comme si le prix de la préservation de l'Alliance était de flatter, envers et contre tout, le leader de sa nation la plus puissante, et d'abonder dans son sens. Le déroulement et l'issue du sommet permettront de juger de l'efficacité de sa tactique.

