Clément Viktorovitch : "Emmanuel Macron utilise tous les outils de communication les plus déloyaux"
À travers ses livres, ses chroniques et son spectacle, ce spécialiste de la rhétorique estime que la France, comme les États-Unis, bascule hors de la démocratie.
- Publié le 18-02-2026 à 06h40
- Mis à jour le 18-02-2026 à 09h56

"Quand la parole n'engage plus la responsabilité de ceux qui la portent ; quand les décisions du gouvernement n'impliquent plus qu'il en assume les conséquences ; quand les contradicteurs sont assimilés à des menaces ; quand tout peut être dit, sans égard pour ce qui est… alors, tous les glissements deviennent possibles. Tout peut se produire. Même le pire."
Sur la scène du Centre culturel d'Ottignies-Louvain-la-Neuve, Clément Viktorovitch termine de jouer son spectacle L'art de ne pas dire, dans lequel il dévoile – en incarnant le conseiller en communication sans scrupule d'un président – les coulisses du pouvoir.
Le point de départ de cette pièce ? Les dérives observées par ce chroniqueur, auteur et chercheur en sciences politiques français, spécialiste de la rhétorique, dans des États démocratiques comme la France, les États-Unis, le Brésil ou encore le Royaume-Uni. Aux yeux de Clément Viktorovitch, les gouvernements de ces pays ont récemment basculé dans un entre-deux. Pas (encore) autoritaires, mais plus vraiment démocratiques, ils seraient devenus des "logocraties", comme le constate l'auteur à succès dans son dernier livre.
Il s'en explique dans un entretien accordé à La Libre.
De quoi parle votre pièce "L'art de ne pas dire" ?
J'ai coécrit ce spectacle avec Ferdinand Barbet (dramaturge et metteur en scène, NdlR) pour tenter de faire vivre, sur scène, le basculement d'une démocratie dans le mensonge. Dans L'art de ne pas dire, j'incarne celui qui considère la politique de manière froide, cynique, qui n'hésite pas à manipuler un peuple si ça lui permet de prendre et de conserver le pouvoir.
Révéler les manœuvres politiques des gouvernements, à quel point est-ce important pour vous ?
J'ai consacré ma carrière et mon existence à tenter d'armer les citoyens face aux discours politiques, pour qu'ils puissent se saisir du débat public, et faire de la rhétorique un véritable savoir démocratique. Quand elle est réservée à un petit groupe de personnes qui la maîtrisent, elle est une arme de domination sur le plus grand nombre. Quand la rhétorique est partagée à chacun et chacune, elle devient un outil d'émancipation.
Comment définissez-vous la "logocratie" ?
Quelque chose a changé dans la politique française. La parole des responsables politiques – les détenteurs du pouvoir en particulier – s'est gorgée de mensonges. Depuis une dizaine d'années, nous sommes rentrés dans l'ère de la post-vérité. Poussée par la logique algorithmique des réseaux sociaux, elle suppose que nous écoutons moins ce qui est vrai, et davantage ce que nous avons envie de croire. C'est le moment où s'instaure parmi les citoyennes et les citoyens une forme d'indifférence au vrai et au faux. Dans cette ère de la post-vérité, en plus de se multiplier, les mensonges s'assument désormais en pleine lumière, les yeux dans les yeux, alors même qu'ils contredisent les faits de manière évidente.
La logocratie, c'est une forme de pratique du pouvoir qui consiste à laisser se décorréler la parole officielle du réel. Et c'est l'hypothèse du livre : à cet instant précis, lorsque les gouvernements se permettent de mentir de manière éhontée à la population, la démocratie bascule dans un ailleurs. Les institutions démocratiques demeurent, le peuple peut continuer de voter et de manifester, et les journalistes peuvent faire leur travail plus ou moins librement. Mais le débat public est désormais dominé par le mensonge.
Quelles sont les conséquences de ce basculement ?
La démocratie suppose a minima qu'un gouvernement assume ses responsabilités. Mais quand on peut mentir, alors on peut ne pas dire ce que l'on fait, et ne pas faire ce que l'on dit. Le pire peut advenir, parce que dès lors que l'on n'a plus à dire ce que l'on fait, on peut faire ce que l'on n'aurait jamais osé dire. Un exemple : dans les pays qui basculent dans la logocratie, on voit les institutions de l'État de droit être menacées. En France, le droit de manifester a été brutalement attaqué. Aux États-Unis, les ONG ont été attaquées, et la presse régulièrement qualifiée de fake news media. Au Brésil, Jair Bolsonaro a tenté d'attaquer les tribunaux…
Vous citez à plusieurs reprises Donald Trump. Le président américain incarne ce glissement du pouvoir ?
En effet. Il prend la parole pour annoncer avoir résolu une nouvelle guerre, parfois inventée de toutes pièces, qui oppose des peuples distants de plusieurs milliers de kilomètres. Avec Donald Trump, le mensonge est devenu quotidien. On l'a vu aussi sous Boris Johnson en Grande-Bretagne, et sous Jair Bolsonaro au Brésil. On est passé dans une ère où le mensonge peut devenir un mode de communication. Mon travail consiste à démontrer que ce phénomène s'observe également en France, sous la présidence d'Emmanuel Macron.
Vous évoquez un "saccage du débat public" à propos de la présidence d'Emmanuel Macron. Pourquoi ?
On n'a pas attendu Emmanuel Macron pour avoir des discours politiques flous, mais jamais les discours n'ont été aussi vides que sous sa présidence. Il a transformé le flou de la langue de bois en vide de sa propre parole. Emmanuel Macron n'a jamais dit ce qu'il allait faire. Une fois élu, il a utilisé tous les outils de communication les plus déloyaux, allant jusqu'à retourner des mots contre eux-mêmes, allant jusqu'à vider certains mots de leur sens pour en redonner un sens différent.
La France se trouve face à un choix politique majeur. L'extrême droite est aux portes du pouvoir, avec un Rassemblement national dont le programme pose des questions démocratiques. Ces élections vont être capitales, aussi pour analyser si la force politique qui sortira gagnante continuera à s'engager sur la voie de la logocratie, qui suppose la manipulation du langage et des faits.
