"Si la Russie défait l'Ukraine, elle attaquera certains pays de l'Otan et la guerre touchera la Belgique"
À l'occasion du deuxième anniversaire de l'agression de son pays par la Russie, l'ambassadrice d'Ukraine en Belgique adresse deux messages aux autorités et à la population belge: l'un de remerciements, l'autre d'avertissement.
- Publié le 29-02-2024 à 06h31
- Mis à jour le 29-02-2024 à 10h25

À l'occasion du deuxième anniversaire de l'agression de son pays par la Russie, Natalia Anoshyna, l'ambassadrice de l'Ukraine à Bruxelles tenait à faire passer plusieurs messages à la population belge. Pour ce faire, elle a sollicité La Libre Belgique pour un entretien.
Le premier est un message de "gratitude profonde et sincère", envers le Premier ministre Alexander De Croo, le gouvernement fédéral, le Parlement fédéral, les régions et les communautés, les autorités locales et les citoyens belges. Pendant de longues minutes, l'ambassadrice dresse un inventaire de la façon dont la Belgique appuie son pays sur les plans politiques, militaires, humanitaires et financiers, depuis le funeste 24 février 2022. "Je voudrais que les gens en Belgique soient au courant de toute l'assistance que leur pays fournit à l'Ukraine, parce qu'il s'agit d'un des pays qui nous aide le plus depuis l'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine", insiste Natalia Anoshyna.
Plaidoyer pour la confiscation des avoirs russes
La Belgique est notamment un des principaux contributeurs financiers de l'Ukraine sur le plan bilatéral, grâce à la création d'un fonds spécial de 1,7 milliard d'euros alimenté par les taxes sur les profits générés par les avoirs russes gelés. "Cette aide a été très importante pour nous. Notre intention est de l'utiliser pour le soutien militaire, l'assistance humanitaire et la reconstruction de l'Ukraine", précise l'ambassadrice.
"Cependant, il importe de bien comprendre que ce ne sera pas assez pour couvrir les dégâts causés par l'agression russe. Il est nécessaire que tous les avoirs russes gelés (350 milliards d'euros, dans le monde entier, dont 255 milliards gelés ou immobilisés en Belgique, NdlR) soient confisqués et utilisés pour les besoins de l'Ukraine. S'ils sont tous transférés en Ukraine, cela affaiblira considérablement la Russie." L'idée divise encore les Occidentaux, et les Européens en particulier, qui redoutent les conséquences d'une telle mesure. "Il y a bien sûr des points de vue différents, mais je suis certaine que la confiscation des avoirs russes n'est qu'une question de temps. La réponse opposée à l'État terroriste (sic) doit être ferme, et il est juste de vouloir qu'il paie pour les atrocités qu'il a commises".
Natalia Anoshyna remercie encore la Belgique d'avoir banni l'importation des diamants russes, dans le cadre du 12e paquet de sanctions européennes contre la Russie, malgré les craintes de l'impact de cet embargo pour la place anversoise. "C'est une décision forte. Nous espérons que le prochain paquet de sanctions comprendra un embargo sur le gaz naturel liquéfié russe (qui continue notamment à transiter via le port de Zeebruges, NdlR), l'aluminium et le nucléaire. Chaque journée d'indécision et de bureaucratie en Europe contribue à la fabrication d'une nouvelle arme russe et à la mort de nouvelles victimes en Ukraine".
Plus d'armes, plus vite
Le second message de l'ambassadrice de la République d'Ukraine en Belgique découle du premier : toute l'aide reçue jusqu'ici des pays partenaires est nécessaire, appréciée, importante, mais ne suffira pas, en l'état, pour que l'Ukraine résiste à l'invasion russe. "Je suis contente de constater que le niveau de soutien militaire de la Belgique à l'Ukraine a augmenté significativement", souligne-t-elle. Ce soutien, qui a atteint 351 millions d'euros depuis février 2022 (ce qui plaçait la Belgique au 22e rang des contributeurs militaires, en termes de PIB, selon le Kiel Institute) va être augmenté de 611 millions d'euros, a annoncé la ministre belge de la Défense, Ludivine Dedonder (PS) à son homologue ukrainien Roustem Oumerov.
"Nous sommes très reconnaissants de l'aide belge, mais nous devons rappeler que l'Ukraine doit se défendre d'une attaque menée par l'une des plus puissantes armées du monde. Et pour être franche, la situation sur le champ de bataille est difficile", admet Mme Anoshyna. Si la ville d'Adviidka a récemment été prise par les Russes, c'est parce que ses défenseurs ukrainiens ont été forcés de battre en retraite, faute de munitions et d'armements, raconte l'ambassadrice. "L'Ukraine a besoin de chasseurs F16, dès que possible, et nous en avons besoin urgemment" . La Belgique en livrera à Kiev… en 2025, mais participe déjà à la formation de pilotes, de mécaniciens et de planificateurs de missions ukrainiens.
"Nous avons besoin d'artillerie, de munitions, de systèmes de défense aérienne pour protéger nos villes des bombardements russes constants, et bien sûr d'armes à feu. Nous espérons que la vitesse de livraisons des armes va s'accélérer. La Russie a transformé son économie en économie de guerre. Les entreprises militaires russes travaillent sans discontinuer et des boulangeries industrielles qui cuisaient récemment du pain fabriquent désormais des drones. C'est pourquoi l'Ukraine a besoin d'un soutien militaire constant de ses alliés, y compris de la Belgique."
"Chaque avancée des troupes russes en Ukraine les rapproche de l'UE"
Comme le président Zelensky, l'ambassadrice Anoshyna maintient que la situation de l'Ukraine et celle de la sécurité du reste l'Europe sont inextricablement liées. "Chaque avancée des troupes russes sur notre territoire, les rapprochent des frontières de l'Union européenne. Pendant que nous discutons dans une Belgique en paix, loin de la guerre, Poutine prépare et équipe de plus en plus de gens qui viendront grossir les rangs de son armée afin de lancer ses hordes contre d'autres parties de notre pays. Leur objectif actuel est de conquérir et de détruire l'Ukraine. Mais quel sera le prochain ?".
L'ambassadrice prévient : "Si la Russie défait l'Ukraine, elle refera ses stocks militaires, enrôlera plus de conscrits dans l'armée, et dans quelques années, elle attaquera certains pays de l'Otan, auquel la Belgique est liée par l'article 5 du traité de l'Alliance atlantique (d'assistance mutuelle en cas d'agression, NdlR). Et si ce scénario se réalise, cela voudra dire que la guerre arrivera jusqu'en Belgique, que des troupes belges se battront contre des troupes russes et que Bruxelles sera la cible de missiles russes. Ce n'est pas une réalité agréable à entendre, mais je veux être sincère vis-à-vis de vos lecteurs. La population belge doit prendre cette menace très au sérieux."

