"Si nous voulons éviter une troisième guerre mondiale, la Russie doit perdre"
La Première ministre estonienne Kaja Kallas a accordé un entretien à quelques médias, dont La Libre Belgique, mercredi à Bruxelles. Elle s'exprime en amont d'un sommet européen, où l'Ukraine et la défense seront au cœur des discussions.

- Publié le 21-03-2024 à 06h42

"Le problème avec la défense, c'est que lorsqu'on en a besoin, il est déjà trop tard" pour la renforcer. La Première ministre estonienne Kaja Kallas n'a eu cesse de répéter cette mise en garde, lors d'un entretien accordé mercredi à quelques médias, dont La Libre. Façon de mettre l'emphase, en amont d'un sommet européen ce jeudi et vendredi, sur le besoin urgent d'investir davantage dans la défense. Pour cette dirigeante, qui s'efforce depuis des années de faire prendre conscience de la menace que représente la Russie, bien plus palpable dans son pays qu'à l'ouest de l'Europe, l'enjeu est à la fois d'aider l'Ukraine à repousser l'invasion russe et d'afficher la puissance des Alliés face à Moscou. Car, rappelle-t-elle, "l'agresseur est provoqué par la faiblesse".
Quelle menace la Russie représente-t-elle pour votre pays ?
Exactement la même que pour votre pays. On me demande souvent "Qu'en est-il de la Pologne et des pays baltes ?" Non, (la question est) qu'en est-il de l'Otan ? Il n'y a pas de pays de première ou de deuxième classe au sein de l'Otan. Il n'y a que des pays membres. Une attaque contre l'un est une attaque contre tous. S'il vous plaît, regardez les documentaires sur la Seconde Guerre mondiale. Regardez la vitesse à laquelle cela s'est répandu en Europe. Si on fait ce parallèle, la Pologne n'a pas tenu à l'époque aussi longtemps que l'Ukraine tient aujourd'hui. Voilà pourquoi nous devons vraiment aider l'Ukraine. Pour ne pas avoir à nous inquiéter de qui sera le prochain. Si l'Ukraine tombe, l'Europe entière sera touchée.
Nous ne voulons pas entrer en guerre avec la Russie. Et jusqu'à présent, la Russie a peur d'entrer en guerre avec l'Otan. Mais si nous n'investissons pas suffisamment dans la défense, ce ne sera plus le cas. En Estonie, on investit plus de 3 % de notre produit intérieur brut (PIB) dans la défense, mais nous sommes un petit pays. J'ai souvent entendu dire : "Vous, l'Estonie, vous êtes des fauteurs de guerre". Je ne connais personne en Estonie qui soit pour la guerre. Pour un petit pays, la guerre est toujours synonyme de destruction, de souffrance humaine. Nous voulons la paix, mais nous voulons une paix durable. Une paix aux conditions de la Russie n'est pas durable.
C'est ce message qui ne perce pas dans certains pays…
En temps de paix et pour les dirigeants de pays qui ont de meilleurs voisins que nous, c'est difficile d'expliquer à la population le besoin d'investir dans la défense. Il y a tellement d'autres domaines dans lesquels on peut investir l'argent public (éducation, affaires sociales, etc.).
Mais les dirigeants ont aussi le devoir d'éduquer leur population. Dans une étuide sur les thèmes majeurs des élections européennes, on voit que la sécurité n'apparaît comme prioritaire que dans trois pays: la Pologne, l'Estonie et le Danemark. Pourquoi le Danemark? Parce que la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, parle de cette menace.
Pour ma part, j'explique à mon peuple que nous devons augmenter les impôts pour couvrir nos coûts en matière de défense. C'est difficile. Je suis une libérale, j'ai toujours plaidé pour des baisses d'impôts. C'est un suicide politique, mais je n'ai pas le choix. Parce que je sais que dans quelques années, si le scénario est très négatif, mes citoyens se diront "peut-être aurions-nous dû payer 10 euros d'impôts en plus par mois" pour éviter cela. En 1933, les dépenses de l'Estonie en matière de défense avaient atteint un niveau historiquement bas. On était en temps de paix, on était un pays neutre. Lorsqu'il est devenu évident que la guerre allait éclater, nous avons tenté d'augmenter nos investissements dans la défense de 100 %. Il était déjà trop tard.
L'Europe a-t-elle pris conscience de la menace existentielle que représenterait une défaite de l'Ukraine ?
Cela dépend… Combien de membres de l'Otan investissent plus de 2 % de leur PIB dans la défense [comme ils s'y sont engagés, NdlR] ? Lorsque la guerre a commencé en Ukraine en 2022, j'étais certaine que tous les pays de l'Otan augmenteraient leurs investissements. À ma grande surprise, cela ne s'est pas produit. Des engagements ont été pris. Mais pour certains, dans la note de bas de page, on lit qu'ils dépenseront 2 % en 2030… Come on. Nous sommes tous des démocraties. Je ne serai pas Premier ministre en 2030. Je peux faire toutes les promesses du monde sur ce que fera l'Estonie à ce moment-là. Mais je n'en suis pas responsable.
En 1988, pendant la guerre froide, tous les membres de l'Otan dépensaient plus de 2 % de PIB pour la défense, certains même 6 %. Parce que la menace était réelle. Il y avait une guerre froide. Aujourd'hui, c'est une "guerre chaude" qui se déroule (en Europe). Et pourtant, autour de la table, j'entends des mots, mais pas des actes. L'industrie de la défense dit la même chose : "Nous entendons des slogans. Nous n'avons pas de commandes." Vous savez qui est le plus gros acheteur de munitions en Europe, en chiffres absolus ? L'Estonie…
Que pensez-vous de la menace nucléaire que le président russe Vladimir Poutine ne cesse de brandir?
Est-ce que je peux dire qu'il ne va certainement pas utiliser l'arme nucléaire? Non. Parce qu'il est fou. Mais à ce stade, l'objectif des Russes est d'utiliser cette menace, de nous faire peur. De nous intimider.
Je reviens d'Allemagne. Il y a un an, j'y ai participé à une discussion, où un représentant du Parlement disait "nous ne pouvons pas faire ci ou ça parce qu'il y a une menace nucléaire". Les Ukrainiens qui étaient présents ont dit : "Si les Russes utilisent des armes nucléaires, ce sera contre nous, pas contre l'Allemagne. Si nous n'avons pas peur, vous ne devriez pas avoir peur non plus". Les destructions que la Russie a causées en Ukraine, c'est plus que ce qu'une arme nucléaire pourrait provoquer. Il s'agit de l'anéantissement complet de villes.
Les Russes savent adapter leurs menaces en fonction des craintes qu'ils identifient dans différents pays. En Estonie, nous n'entendons des menaces nucléaires. Mais que la Russie va venir "libérer" notre minorité russe. Les Russes ne sont pas très bons en technologie, mais ils sont très bons en sciences sociales. Les Chinois c'est l'inverse.
Le chancelier allemand Olaf Scholz dit souvent que les Européens ne veulent pas d'une troisième guerre mondiale. Comment l'éviter et s'y préparer à la fois ?
La manière d'éviter une troisième guerre mondiale est [de s'assurer] que la Russie perde cette guerre [en Ukraine]. Dans ce cas, nous n'aurons pas à nous inquiéter d'une troisième guerre mondiale. Mais si les Russes, gagnent, s'ils parviennent à prendre toujours plus de territoire, je serais très très inquiète.
Ce n'est pas seulement l'architecture de sécurité européenne qui est en jeu, mais aussi l'architecture de sécurité mondiale. J'insiste : lorsque l'agression paie quelque part, cela sert d'invitation pour l'utiliser ailleurs. Nous avons vu la même chose lors de la Seconde Guerre mondiale : lorsque l'Allemagne nazie a progressé en Europe, le Japon s'est attaqué au territoire de ses voisins. Nous en connaissons aujourd'hui, des pays, qui un appétit pour le territoire de leurs voisins…
L'Estonie propose que l'UE émette des obligations communes pour stimuler la défense européenne et fournir davantage d'armes à l'Ukraine. Certains pays, dont l'Allemagne, s'y opposent. Vous attendez-vous à parvenir à une conclusion lors de ce sommet ?
Je salue la stratégie de défense industrielle mise sur la table par la Commission. Mais il faut la mettre en œuvre. Et cela doit être soutenu par du financement. Je ne pense pas qu'on parviendra à une conclusion à ce sujet maintenant. Mais nous avançons à petits pas et essayons de trouver des solutions acceptables pour tout le monde.
Je ne suis pas attachée à l'idée des euro-obligations, si nous trouvons un autre moyen [d'investir dans la défense]. Mais nous sommes aujourd'hui en crise. Nous devons investir dans la défense maintenant. Nous ne devons pas provoquer l'agresseur en montrant que nous sommes faibles. Nous devons être forts. Si ma solution ne fonctionne pas, proposez-en une autre. Parce que nous avons un problème.
Nous avons aussi envoyé une lettre (signée par 14 pays, dont la France, l'Allemagne, NdlR) à la Banque européenne d'investissement (BEI) pour lui demander de lever cette interdiction d'investir ou d'accorder des prêts pour des projets de défense. Je sais qu'en Estonie, même les start-up, les secteurs de la tech, ont du mal à obtenir des capitaux pour leurs projets innovants en matière de défense.
Que pensez-vous des déclarations du président français Emmanuel Macron qui refuse désormais d'exclure d'envoyer des troupes en Ukraine ?
Nous passons notre temps à deviner ce que la Russie va faire. C'est bien qu'elle soit aussi obligée de deviner ce que nous allons faire. Comme je l'ai dit, ce qu'ils craignent, c'est une guerre avec l'Otan. Cette ambiguïté stratégique est donc une bonne chose. Par ailleurs, on parle d'une présence en Ukraine, pas de troupes qui débarqueraient (en masse pour se battre, NdlR). Il n'en a jamais été question. On m'a demandé, au Parlement, si je confirme qu'aucun soldat estonien n'irait jamais en Ukraine. Et non, je ne donnerai pas cette confirmation parce qu'elle n'est nécessaire que pour Poutine.
Les sanctions contre la Russie fonctionnent-elles ?
Certains disent qu'elles ne fonctionnent pas. C'est ce que le discours russe veut nous faire croire. Les sanctions font mal. Par exemple, le budget russe accuse un déficit de 20 %. La différence entre les pays occidentaux dont le budget est déficitaire et la Russie, c'est que cette dernière ne peut pas lever de capitaux à l'extérieur à cause des sanctions. Et les Chinois ne leur prêtent pas d'argent. Deuxièmement, elle n'a trouvé preneur que pour 5 % du gaz qu'elle vendait avant à l'Europe. Troisième exemple : le taux d'intérêt de la Banque centrale russe est de 15 %, ce qui montre comment ils évaluent leur économie.
Je refuse de parler d'élection (présidentielle) en Russie. Disons plutôt "opération spéciale de nomination" (de Vladimir Poutine) - et je note que si les Russes jouent encore aux élections, c'est aussi pour saper la démocratie en tant que telle, pour que nos citoyens n'y croient plus. Donc après "cette opération spéciale de nomination", la Russie devra prendre des décisions difficiles pour financer la machine de guerre, comme augmenter les taxes ou mobiliser davantage d'individus (dans l'armée).
… mais il y a toujours des angles morts des sanctions
Les sanctions devraient mieux fonctionner. Le contournement des sanctions, via des pays tiers, est un très gros problème. Nous avons fait diverses propositions. Par exemple, fixer des quotas pour les exportations de certains biens ou technologies vers certains pays tiers. Prenez les exportations de voitures vers le Kirghizistan : (si elles augmentent) ce n'est pas parce que les gens y sont soudainement devenus riches et que tout le monde possède dix voitures par famille… Autre option : un embargo total sur certaines exportations ; ou élargir la liste des marchandises dont la réexportation vers la Russie est contractuellement interdite.
Ce qui est sûr, c'est que nous devons absolument aller de l'avant avec de nouvelles sanctions.
