En Ukraine, la chirurgie reconstructrice offre une nouvelle vie aux vétérans : "Tu as changé à l'extérieur, mais tu es toujours mon papa"
Le secteur florissant de la chirurgie esthétique en Ukraine compte désormais parmi ses usagers un nombre croissant de vétérans blessés au front.
- Publié le 19-05-2025 à 07h04
"J'ai une fille de 8 ans. Et elle me dit : "Papa, ne sois pas déçu, papa. Je t'aime. Tu as changé à l'extérieur, mais tu es toujours mon papa, et tu peux toujours courir", explique Illya Pylypenko, 32 ans, la voix légèrement enrouée par l'émotion. Ayant troqué temporairement son fauteuil roulant pour une paire de béquilles, le jeune homme repose sa jambe amputée sur la poignée de l'une d'elles, cherche son équilibre, avant de reprendre son récit. "C'était la dernière tâche de la journée, nous nous sommes enfoncés sur une route minée", se souvient ce conducteur de tank de la 35e brigade d'infanterie de marine, blessé en septembre 2022 dans la région de Kherson. Une mine a détonné sous moi, l'explosion a transpercé le blindage et a mis le feu au tank."
Sonné par l'explosion, Illya perd connaissance. La trappe permettant de sortir du véhicule est déformée, et malgré les efforts de ses compagnons, ne s'ouvre pas. Ses habits prennent feu. "J'ai entendu mes camarades crier 'Ilya, mon frère, Ilya, lève-toi !' Et je ne pouvais rien dire, je ne pouvais bouger." L'équipage d'un second tank parviendra finalement à extraire Illya de l'habitacle avant qu'il ne brûle vif. Il survit, mais doit être amputé du pied droit et conserve d'importantes lésions aux mains et au visage.
De l'esthétique à la reconstruction
Le dimanche 11 mai, nous le rencontrons à la sortie du "Palats-Sportu Veneto" qui accueille ce week-end les championnats nationaux de handibasket. Tout au long de la journée, résonnent dans le gymnase le crissement des pneus des fauteuils roulant et les encouragements des spectateurs. Illya est une étoile montante de cette discipline : originaire d'Odessa, dans le Sud du pays, il a remporté la médaille de bronze à la dernière édition des Jeux Invictus, une compétition multisports pour soldats et vétérans blessés. Au cours de notre conversation, Illya attribue en partie le succès de sa réhabilitation à sa rencontre avec "Dmytro" : "Je suis très heureux de l'avoir rencontré", explique-t-il. Il a tout fait à la perfection et m'a tout expliqué rapidement." Dmytro Slosser est le chirugien plastique qui a opéré Illya, une référence dans le domaine de la reconstruction nasale.
Avant le début de l'invasion russe, l'Ukraine disposait déjà d'un secteur florissant de la chirurgie esthétique, attirant une clientèle nationale et internationale grâce à des prix très compétitifs et des chirurgiens qualifiés. Rhinoplastie, liposuccion, chirurgie des paupières et augmentation mammaire comptaient alors parmi les interventions les plus populaires, réalisées pour des raisons principalement esthétiques. Mais la nature de la patientèle et des opérations réalisées a brutalement changé le 24 février 2022 : "Avec le début de la guerre, nous avons commencé à recevoir de tels patients dès les premiers jours, se souvient le docteur Slosser, qui nous accueille dans son bureau. Dans cette clinique, il y avait même un centre d'accueil pour les blessés."
100 000 amputations
Comme tous les Ukrainiens, le docteur Slosser a vu son quotidien bouleversé par le début de l'invasion, et il a rapidement dû mettre à profit son expérience de la médecine militaire, acquise après plusieurs années passées en Israël. "J'ai réalisé mon internat là-bas, à une époque où des bus étaient détruits lors d'attentats terroristes et où les blessés de guerre étaient amenés directement chez nous, explique-t-il. J'ai été confronté à tellement de blessures différentes que cela m'a donné un avantage sur mes collègues en Ukraine au début de l'invasion. Ils étaient capables de réaliser des opérations esthétiques spécifiques, mais malheureusement pas de chirurgie reconstructrice."
Selon certaines estimations officieuses, l'Ukraine aurait enregistré jusqu'à 100 000 amputations depuis le début de l'invasion. Le nombre d'opérations de chirurgie reconstructrice a également considérablement augmenté depuis février 2022, mettant aux prises les praticiens ukrainiens avec des opérations de reconstruction de brûlures, des sutures de plaies importantes ou encore d'extraction d'éclats d'obus. "Je peux dire avec fierté que nous réalisons actuellement le plus grand nombre d'opérations avec les meilleurs résultats en matière de rhinoplastie", déclare fièrement le docteur Slosser, ajoutant que le coût des opérations réalisées pour des soldats ou vétérans est pris en charge exclusivement par la clinique. L'un d'entre eux, Denys, trentenaire, attend patiemment le début de l'opération dans l'une des chambres de la luxueuse clinique du Dr. Slosser.
Une grenade larguée par un drone
"J'ai été blessé lors de mon arrivée sur une position, un obus ou une grenade larguée par un drone s'est abattu à côté de moi. C'est principalement mon bras qui a souffert", explique-t-il, passant son doigt une multitude de cicatrices s'étendant comme une constellation le long de son biceps du bras gauche. Jusqu'à sa blessure en janvier 2024, Denys combattait dans le Donbass, dans l'Est de l'Ukraine, au sein de la 79e brigade. Il raconte avoir été blessé dans la région de Kourakhove, une petite ville de moins de 20 000 habitants avant-guerre capturée par les forces russes en Décembre 2024.
Sur le visage du jeune homme, un épais lambeau de peau tubulaire connecte son front au bout de son nez abîmé, une technique de greffe utilisée lorsque les lésions sont trop importantes pour être reconstruites à l'aide de tissues adjacents. Après avoir attendu que le lambeau développe une nouvelle irrigation sanguine à partir des tissus nasaux, il peut aujourd'hui être détaché du front.
"Je suis impatient, je ne peux plus attendre", confie Denys avec un léger sourire. Je veux pouvoir porter des lunettes de soleil, me mettre de la crème solaire, me balader le long des quais." Originaire de Kiev et père d'une petite fille, il explique s'être habitué à son apparence : "Je n'allais pas m'empêcher de vivre sous prétexte que j'ai cette greffe", dit-il en désignant l'appendice bissectant son visage. Je portais ce nez dans la rue, dans mon quartier, au bar. Mes amis s'y sont habitués aussi."
Alors que la guerre s'est enlisée et que le nombre de soldats tués ou blessés augmente chaque jour, il n'est pas rare, désormais, de rencontrer dans la rue des hommes et des femmes amputés, aveugles ou portant d'importantes lésions au visage et aux mains. Le docteur Slosser estime qu'il est de son devoir de leur redonner un semblant de vie normale, et de favoriser leur réintégration dans la société ukrainienne. "La chirurgie plastique concerne avant tout l'apparence et la confiance en soi, explique Illya Pylypenko. Bien sûr, on ne redevient pas exactement comme avant l'accident, mais les opérations ont constitué un pas en avant. C'est après la dernière étape de la chirurgie que j'ai vraiment pris conscience que je pouvais aller de l'avant."
