La lutte sans fin des Ukrainiens pour sauver leur réseau énergétique pilonné par les Russes
En quatre ans, près de six mille frappes russes ont ciblé les infrastructures énergétiques ukrainiennes afin de priver la population de gaz et d'électricité, et de pousser les dirigeants à la capitulation.
- Publié le 26-03-2026 à 06h40
- Mis à jour le 26-03-2026 à 06h51

Depuis son invasion à grande échelle de l'Ukraine, le 24 février 2022, la Russie a mené plus de 5700 attaques contre le système énergétique du pays, selon les chiffres dévoilés fin février par le ministre ukrainien de l'Énergie, Denys Chmyhal. Dès les premières semaines du conflit, les drones et les missiles de Moscou ont en effet pris pour cible les raffineries, les dépôts pétroliers et gaziers, les centrales thermiques, et les différents maillons du réseau électrique.
Naftogaz, la compagnie pétrolière et gazière nationale d'Ukraine comptabilise à elle seule plus de 400 attaques contre ses infrastructures, dont 229 pour la seule année 2025. Signe que le ciblage des infrastructures énergétiques, et donc en partie des civils, ne cesse de s'intensifier. Comme viennent encore de l'illustrer les 1 000 drones et missiles envoyés par Moscou sur l'ensemble du pays ces 23 et 24 mars.
Réparer sous les bombes
"Avant la guerre l'Ukraine possédait l'une des plus grande capacité de production d'énergie au monde avec 55 Gigawatts mêlant énergie nucléaire, hydraulique, renouvelable, centrales à gaz et au charbon" analyse pour La Libre le vice-ministre ukrainien de l'Énergie, Anatoliy Kutsevol. Pour vous donner un point de comparaison, la Chine produit 90GW, l'Allemagne 70 GW. Mais quand la Russie a commencé à occuper la Crimée, en 2014, cette capacité a diminué de 20GW. Depuis l'invasion à grande échelle de 2022 et l'occupation de la centrale nucléaire de Zaporijia, nous avons encore perdu 20GW supplémentaires, et depuis cet hiver nous tournons autour d'une production de 12GWh pour une demande moyenne de 18GW".
Fort heureusement pour Kiev, le pays s'est déconnecté du réseau électrique russe en 2022 pour rejoindre les réseaux électriques européens. Il importe désormais une partie de l'électricité qui lui manque du continent. Mais tout cela a un coût : "pour l'année dernière à elle seule", estime Anatoliy Kutsevol permettre aux Ukrainiens de se chauffer nous a coûté 2.5 milliards d'euros". À cela, il faut évidemment ajouter la charge des travaux de réparation et autres achats de pièces de remplacement pour tenter de faire tenir le réseau malgré les bombardements quotidiens.
Selon les dernières estimations des autorités, les coûts liés aux réparations et modernisations du secteur énergétique pour les dix prochaines années s'élèvent a minima à 90 milliards de dollars. "C'est une lutte sans fin, se désole le CEO de Nafogaz Sergii Koretskyi. On répare quelque chose et les Russes attaquent à nouveau. Souvent, ils frappent deux fois d'affilée au même endroit pour tuer les membres de nos équipes. Et pourtant, grâce à nos collègues qui viennent travailler sous les bombardements, nous arrivons à entretenir tant bien que mal notre équipement."
Depuis 2022, près de 250 employés du secteur énergétique ukrainien dans son ensemble ont trouvé la mort dans l'exercice de leurs fonctions. Malgré cette résistance active, une partie des réparations nécessaires reste toutefois "impossible à cause de la proximité de l'ennemi ou tout simplement parce qu'une partie des infrastructures sont en zone occupée" regrette Sergii Koretskyi.
Matériel de récupération venu d'Europe
Les opérations sont plus accessibles dans l'ouest du pays, situé plus loin de la ligne de front. Mais là aussi, les frappes russes sont régulières, et quelle que soit la région, les opérations relèvent souvent du bricolage.
Une bonne partie des infrastructures ukrainiennes remontent à l'époque soviétique et sont désormais obsolètes. Des pièces sont récupérées, d'autres sont recyclées et réutilisées, et celles qui sont en commande arrivent lentement. "Il y a un manque criant de matériel de remplacement, confirme le CEO de Naftogaz. Si on passe une commande aujourd'hui, les pièces nécessaires seront peut-être disponibles d'ici un an et demi alors que nos besoins immédiats se chiffrent à plus de 900 millions d'euros."
Il arrive même que des entreprises énergétiques européennes récupèrent des pièces d'infrastructures hors d'usage pour les envoyer en Ukraine, à l'image du groupe néerlandais Shell. "Ces dernières années, nous avons reçu de l'équipement hors d'usage de Lituanie, de Lettonie, de Croatie et d'Allemagne pour entretenir notre réseau électrique, et c'est très apprécié, car ces livraisons vont beaucoup plus vite."
La débrouille ou la mort
Cet hiver, les Ukrainiens n'ont pas pu se chauffer faute de gaz, alors que les températures sont régulièrement descendues sous les -20 degrés. La Hongrie menace Kiev de couper ses livraisons et la guerre en cours au Moyen-Orient fait craindre une pénurie de Diesel.
"L'Ukraine possède d'importantes réserves de gaz, mais à partir du moment où les troupes russes frappent les pipelines, les problèmes s'accumulent", reconnaît le vice-ministre de l'Énergie, Anatolyi Kutsevol. Les Ukrainiens n'ont dès lors d'autre choix que de développer une résilience à toute épreuve, en ville comme au front. "Tout le monde s'est mis à investir dans ses propres ressources, à limiter drastiquement sa consommation, à investir dans des générateurs, des panneaux solaires et des batteries de stockage. Chacun essaie de contribuer à sa façon pour survivre."
L'hiver 2025 vient de se terminer, mais le pays n'en a pas moins besoin d'énergie au printemps, et les opérateurs redoutent déjà les premiers frimas à la fin de l'année. Or, la vulnérabilité du réseau est intrinsèque. "Pour livrer du gaz ou de l'électricité dans un foyer, vous avez besoin d'une centrale de production, comme la centrale de Zaporijjia, mais aussi de sous-stations, de transformateurs, d'un réseau colossal qui couvre la totalité du territoire", détaille Anatoliy Kutsevol. Toutes ces infrastructures subissent des frappes de missiles et de drones et une unité touchée affecte l'ensemble du réseau".
Aussi résilients soient les Ukrainiens, réparer les infrastructures ne suffira pas. Si Kiev veut préserver sa population, le pays doit impérativement se doter de nouveaux moyens de défense.

