À Kramatorsk, les pompiers ukrainiens combattent le feu entre les attaques incessantes de la Russie: "C'est un drone en embuscade !"
Dans la région de Donetsk, dans l'est de l'Ukraine, les soldats du feu sont eux-mêmes devenus des cibles. Ils risquent leur vie chaque jour dans une ville dévastée. Grand reportage.
- Publié le 24-10-2026 à 18h13

Kramatorsk, dans l'est de l'Ukraine, était autrefois animée d'un véritable élan de vie. Les soldats ukrainiens de retour du front y retrouvaient leur famille, leur épouse et parfois leurs enfants, le temps de profiter d'un peu de repos avant de repartir au combat. Aujourd'hui, la ville se vide. Selon les autorités locales, seuls 19 000 habitants y vivent encore, contre 180 000 avant la guerre.
Dans le centre, les carcasses de voitures calcinées se multiplient, vestiges d'attaques de drones russes qui prennent désormais ces véhicules pour cible. Quelques commerces résistent encore, mais les transports en commun sont à l'arrêt depuis l'attaque contre deux bus, qui a fait 38 morts et 18 blessés le 8 octobre. Les rares passants croisent des soldats armés de fusils à pompe, prêts à abattre les drones FPV.
Dans le bas de la ville, l'église orthodoxe Saint-Jean-Baptiste a perdu une partie de son dôme et les trois quarts de son bâtiment, tandis que, tout autour, des habitations ont été dévorées par les flammes. Une vision apocalyptique, à quinze kilomètres du front.

Dans le même quartier, une épaisse fumée grise s'échappe d'un immeuble résidentiel frappé par un drone russe. L'impact a incendié un appartement du quatrième étage. Un camion des services d'urgence ukrainiens (appelé DSNS), l'équivalent des pompiers en Belgique, est stationné devant le bâtiment. Cinq hommes s'activent pour maîtriser les flammes. "C'est comme ça tous les jours", soupire Oleg, 35 ans, qui attend que son collègue ressorte du logement en feu.
Artem, lui aussi âgé de 35 ans, finit par quitter l'appartement, sa lance à incendie à la main, pour céder sa place à un autre pompier. L'essentiel du feu est maîtrisé.
Ciblés par les drones russes
Artem est le seul à disposer d'une bouteille d'oxygène. "Normalement, nous en avons cinq, une pour chacun. Mais les incendies sont si nombreux en une journée qu'elles ne suffisent plus, il faut les économiser. Car en apporter d'autres prend du temps et chaque déplacement expose notre véhicule aux drones russes", explique-t-il.
Après plus d'une heure, l'équipe manque d'eau. Volodymyr, 36 ans, doit retourner à la caserne remplir la citerne. Artem, le visage noirci par la suie, allume une cigarette. "C'est un autre type de fumée", plaisante-t-il. Il enchaîne des gardes de 24 heures, suivies de trois jours de repos. "Ma femme et ma fille de 10 ans sont en Italie. Je ne les ai pas vues depuis trois ans", raconte-t-il.
"Ce qui m'effraie le plus ici, ce sont les bombes aériennes guidées "KAB" : impossible de prévoir où elles vont tomber." Malgré le danger, il veut continuer. "Mes collègues sont mes amis les plus proches. Nous essayons de sauver notre ville comme on peut."
Mes collègues sont mes amis les plus proches. Nous essayons de sauver notre ville comme on peut.
Par la fenêtre, Oleg observe les soldats de la défense antiaérienne scruter le ciel, prêts à abattre les drones. "Depuis cet été, ils nous accompagnent à chaque intervention et un collègue équipé d'un détecteur de drones reste en contact avec un opérateur qui surveille au radar les drones et les bombes KAB se dirigeant vers nous", explique-t-il.
Assis dans les escaliers, Vitaly, 50 ans et chef de l'équipe, tente de joindre Volodymyr, parti chercher de l'eau. Dehors, une épaisse fumée noire envahit le quartier : un immeuble voisin est lui aussi en feu. "Depuis 2022, tout a changé. Nous portons des gilets pare-balles et des casques balistiques, très lourds avec notre uniforme. C'est éprouvant", constate Vitaly, pompier depuis 30 ans. "Nous n'utilisons l'échelle qu'en cas d'extrême urgence : des drones FPV ont déjà tenté de frapper un pompier en pleine intervention. Notre stress est devenu considérable."
Selon le porte-parole des services d'urgence, les équipes de la DSNS ont subi 19 attaques pendant leurs opérations dans la région de Donetsk depuis le début de l'année.
Retenir son souffle
Au pied de l'immeuble, Oleksiy scrute le ciel avec son détecteur de drones lorsque Volodymyr revient enfin avec les réserves d'eau. "Nous ne pouvons plus utiliser les bornes d'incendie dans les rues, les canalisations ont été détruites par les bombardements russes", explique-t-il.
Alors que l'équipe s'empresse de ranger son matériel après avoir battu l'incendie de l'appartement, une femme d'une cinquantaine d'années s'approche : son immeuble est lui aussi en feu, se plaint-elle, mais personne ne fait rien. Vitaly s'étonne que quelqu'un vive encore dans un endroit aussi dévasté. Il attend les instructions avant de se rendre dans le bâtiment, situé à deux pâtés de maisons.
Quelques minutes plus tard, les cinq hommes arrivent sur place et découvrent un incendie de grande ampleur. Autour de l'habitation, l'air est presque irrespirable. Des flammes et une épaisse fumée noire s'échappent des fenêtres béantes. Alors que les pompiers commencent à lutter contre les flammes, Oleksiy se met soudain à crier : "KAB ! KAB !" Les cinq hommes se réfugient au rez-de-chaussée d'un immeuble, faute de cave. Trois bombes planantes tombent successivement. L'onde de choc atteint l'entrée où ils se sont abrités. Recroquevillés dans cet étroit couloir, ils retiennent leur souffle, espérant que les prochaines bombes ne tomberont pas sur eux. "Pisdiat", lâche Oleg, l'équivalent de "putain" en français.

Oleksiy contacte leur opérateur qui, scrutant les radars, les autorise à reprendre le travail. Mais, cinq minutes plus tard, un sifflement strident signale l'approche d'un drone. Les cinq hommes courent à nouveau s'abriter. Le bruit se rapproche, devient de plus en plus puissant, puis s'interrompt brusquement. Aucune explosion ne suit. "Il s'est posé quelque part. C'est un drone en embuscade ! explique Oleksiy. Il nous attend probablement quelque part sur la route." Ce type d'engin peut rester en attente avant de cibler un véhicule de passage, grâce à un déclenchement à distance ou un mécanisme automatisé.
Le choix de laisser l'immeuble se consumer
Toujours à l'abri, Oleksiy apprend que deux autres bombes planantes KAB se dirigent vers Kramatorsk. Volodymyr jure. De nouvelles explosions retentissent. "Une… deux…", compte un des pompiers. Puis le silence. Mais, à peine ont-ils repris leur travail qu'ils entendent de nouveau le bourdonnement d'un drone.
Pendant ce temps, l'incendie continue de se propager. Les rafales de vent attisent les flammes et compliquent l'intervention. "Le seul camion sur place ne dispose que de cinq tonnes d'eau. Ça ne suffira jamais à éteindre cet incendie", déplore Oleksiy. Oleg exprime tout haut leurs doutes : "Quel est l'intérêt de rester ici ? S'il y avait des personnes à sauver, nous resterions. Mais là, il n'y a plus personne. Nous risquons nos vies juste pour un bâtiment."
Par téléphone, Vitaly demande à son commandant l'autorisation de se retirer. Il faudra laisser l'immeuble se consumer : l'incendie ne justifie pas de risquer cinq vies. Dès que le chef de caserne autorise leur évacuation, Oleksiy s'inquiète à nouveau du drone en embuscade, susceptible de les attendre sur leur itinéraire. Il prend le volant, l'équipe embarque et le camion démarre en trombe, tandis qu'un panache de fumée s'élève au-dessus de Kramatorsk.

À la caserne, un bâtiment porte lui aussi les stigmates d'une frappe russe. "Fin septembre, un drone FPV équipé d'une munition RPG a blessé quatre pompiers qui se trouvaient ici", explique Stanislav, chef du service des pompiers de Kramatorsk. Selon lui, l'intervention de Vitaly et de son équipe n'était pas la plus dangereuse qu'ils aient connue. L'équipe a travaillé à Bakhmout, Kostiantynivka et Druzhkivka, où les drones FPV rendaient les interventions presque impossibles.
Pour Kramatorsk, il n'y a qu'un seul scénario, le même que pour les villes voisines : la destruction.
"La nuit, nous n'intervenons que pour sauver des personnes ensevelies ou coincées dans un incendie. Pour un bâtiment en feu, nous n'intervenons plus : c'est trop risqué", précise Stanislav. Pompier secouriste dans la région depuis 2002, il ignore où il ira quand travailler à Kramatorsk deviendra impossible. "Comme les Russes ne parviennent pas à prendre la région de Donetsk par des moyens conventionnels, ils bombardent désormais sans relâche. La situation devient extrêmement dangereuse pour nous. Pour Kramatorsk, il n'y a qu'un seul scénario, le même que pour les villes voisines comme Kostiantynivka ou Druzhkivka : la destruction."