La Grèce ferme des camps de réfugiés aux conditions épouvantables... et durcit le ton
- Publié le 20-11-2019 à 22h08
- Mis à jour le 20-11-2019 à 22h09

L'annonce a surpris tout le monde. Les trois camps de demandeurs d'asile situés sur les îles de Lesbos, Chios, et Samos qui font face à la Turquie, au nord-est de la mer Egée, vont fermer prochainement. Ils seront remplacés par des structures qui auront des écoles, des lieux de cultes, des sanitaires et des réfectoires mais d'où les migrants ne pourront pas sortir le temps que leur dossier soit étudié. Ceux dont la demande d'asile sera rejetée seront, de ces camps, soit renvoyés dans leur pays d'origine, soit en Turquie. Les autres seront relocalisés. C'est Alkiviadis Stefanis, coordinateur spécial du gouvernement pour les migrations, qui a annoncé la nouvelle mercredi matin en dévoilant le plan en cinq points du gouvernement pour faire face à la crise migratoire qui revient dans le pays après presque deux ans d'accalmie.
Outre la construction de ces nouveaux camps, le gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis prévoit également l'embauche de quelque 800 nouveaux garde-côtes sur les îles et 400 à la frontière terrestre avec la Turquie pour, selon les termes d'Alkiviadis Stefanis, également vice-ministre de la Défense "rendre les frontières grecques hermétiques".
Dans la foulée de nouveaux critères, dans un sens plus restrictif, vont être mis en place pour permettre aux organisations non gouvernementales (ONG) de travailler sur place auprès des demandeurs d'asile. "À court terme, nous reprenons le contrôle de la sécurité dans des régions touchées par la crise, afin de protéger le pays de menaces semblables dans le futur en donnant un poids particulier aux renvois", a souligné M. Stefanis lors de sa conférence de presse.
Les deux autres camps d'accueil sur les îles de Kos et Leros, dans le Dodecanèse, où la situation est moins dramatique, seront restructurés et agrandis. Les demandeurs d'asile ne pourront pas non plus les quitter tant que leur dossier n'aura pas été traité.
Le nombre d'arrivées augmente à nouveau
Cette annonce gouvernementale intervient à un moment particulièrement difficile pour le gouvernement. La Turquie semble en effet avoir à nouveau rendu ses frontières perméables. Le ministère de la Protection du citoyen a annoncé que 40 000 personnes étaient arrivées en Grèce ces quatre derniers mois, dont plus de 1350 lors du dernier week-end. Et mercredi, ce sont près de 500 personnes qui ont atteint les côtes de l'île de Lesbos et 300 Samos, alors que selon le maire de l'île, Georgos Stanzos, "seules 33 (personnes) ont été envoyées sur le continent".
D'où ces nouvelles mesures prises par le gouvernement qui interviennent 24 heures à peine après que le Premier ministre grec Mitsotakis a déclaré dans un entretien au journal allemand Handelsblatt, "qu'il n'est plus question que la Grèce et les autres pays d'entrée en Europe soient considérés comme des parkings bien commodes pour les réfugiés et les migrants. Cela ne peut pas continuer ainsi". Et d'ajouter : "L'Union européenne ignore le problème", se demandant "si c'est ça la solidarité européenne". Dans la foulée Kyriakos Mitsotakis a mis en garde le président turc Recep Tayip Erdogan. "Je lui ai dit qu'il ne peut continuer à instrumentaliser les réfugiés ainsi s'il veut avoir de bonnes relations avec la Grèce." Il n'est pas certain que le message ait été entendu car les arrivées en provenance de Turquie via la mer Egée, ne cessent d'affluer aggravant la situation des centres d'accueil.
Ces camps d'identification des nouveaux arrivants accueillent pour l'instant 27 000 personnes dans des conditions épouvantables, alors que leur capacité totale est de 4 500 personnes. En moins d'un mois, deux enfants sont morts, l'un écrasé par un camion alors qu'il dormait dans un carton aux abords du camp surpeuplé, l'autre, un nourrisson, est mort de déshydratation faute de soins. Les nouveaux camps auront chacun une capacité de 5 000 personnes, soit 15 000 personnes en tout. Les 12 000 autres restantes seront évacuées sur le continent dans des camps situés pour la plupart dans le nord du pays sans que ceux-ci soient, selon les premiers témoignages, d'infrastructures adéquates.
Le gouvernement affiche l'objectif de relocaliser 20 000 réfugiés sur le continent d'ici la fin 2019 et d'en renvoyer 10 000 en 2020. Dans un même temps il a promis d'accélérer l'étude des demandes d'asile.
La colère de la population se déplace
Le problème, c'est qu'en déplaçant ces migrants sur le continent, le gouvernement ne fait que déplacer la colère des habitants des îles qui réclament à cor et à cri le départ des réfugiés, vers les habitants des régions qui jouxtent les nouveaux camps de réfugiés, qui refusent net leur installation près de chez eux. La semaine dernière, des barrages et des jets de pierres ont empêché deux bus de familles de réfugiés délocalisées dans la région d'Ano Vista d'approcher le camp nouvellement construit pour elles. Les bus, sous haute escorte policière, ont du rebrousser chemin vers les hôtels les plus proches. Ce type d'actions se multiplie et le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR) s'en est officiellement inquiété. D'où l'enveloppe de 50 millions d'euros annoncée pour "effectuer des travaux dans les municipalités acceptant d'accueillir des migrants".
Pour Le Journal des Rédacteurs l'ensemble de ces nouvelles mesures "a l'odeur d'extrême droite". "Les demandeurs d'asile ne sont pas des criminels pour être enfermés. S'ils fuient la guerre, ce n'est pas pour se retrouver dans une prison", a déclaré de son côté l'association Refugees Welcome.
(Angélique Kourounis)
La Cour des comptes européenne avait pointé "des conditions de vie médiocres"
À Samos, nous avons visité la section du point d'accès réservée aux mineurs, qui consiste en sept conteneurs, abritant chacun une salle de bain et deux salles de séjour. Certains conteneurs n'avaient ni portes, ni fenêtres et n'étaient équipés ni de lits ni de systèmes de climatisation. Chaque conteneur pouvait officiellement accueillir huit à dix mineurs, mais en hébergeait environ seize non accompagnés, dont certains étaient même obligés de dormir par terre. […] Soixante-dix-huit mineurs non accompagnés étaient hébergés sous tente ou dans des maisons abandonnées situées à l'extérieur du point d'accès et devenues des annexes officieuses de celui-ci. Neuf filles non accompagnées dormaient au sol dans un conteneur de 10 m2 situé à côté du bureau de police, sans toilette ni douche."
Cette description des conditions de vie dans le camp de Samos, dont Athènes a annoncé mercredi la fermeture, est extraite du dernier rapport de la Cour des comptes européenne, publié le 13 novembre. Celle-ci a cherché à déterminer si le soutien financier européen fourni à l'Italie et à la Grèce a permis à l'UE d'atteindre ses objectifs en matière de gestion de la migration. Verdict : "il existe des disparités entre les objectifs du soutien de l'UE et les résultats obtenus".
En mars 2016, l'UE a passé un accord avec la Turquie pour endiguer l'afflux de migrants vers les côtes européennes. Cette déclaration prévoit notamment le renvoi rapide en Turquie de tous les migrants qui ont traversé ce pays pour arriver en Grèce et n'ont pas besoin d'une protection internationale. Dans ce but, des hotspots, à savoir des camps, ont été installés sur les îles grecques pour traiter les demandes d'asile des migrants. Des sortes de centres de "triage".
Depuis 2016, les leaders européens ne tarissent pas d'éloges à l'égard de cet accord, tant il a permis de diminuer drastiquement les arrivées de migrants par la voie de la Méditerranée orientale. Mais dans les faits, les hotspots se sont transformés en prisons à ciel ouvert. Trois ans après la signature de l'accord, les chiffres de la Commission européenne montraient que 2 441 migrants avaient été renvoyés en Turquie, sur les 89 786 arrivés à la frontière maritime avec la Grèce. Le système mis en place a donc été saturé.
Le rapport de la Cour de comptes européenne pointe donc des "conditions épouvantables" dans les camps grecs de Lesbos et Samos, visités en février 2019, qui accueillaient alors respectivement 5 096 et 3 745 personnes, pour une capacité de 3 100 et 640 migrants. L'institution a pointé "la lenteur des procédures de marchés publics, les retards dans la mise en œuvre des projets d'entretien et de modernisation, l'arrivée incessante de nouveaux migrants et la longueur des procédures d'asile" comme obstacles à une amélioration rapide de la situation.
Dans ses réponses à ce rapport, la Commission européenne a dit "fournir, et continuer de fournir" les moyens nécessaires pour améliorer la situation, rappelant cependant que "la responsabilité de la mise en œuvre des procédures d'asile incombe aux autorités grecques, et non à la Commission".
Mais de son côté, la Grèce considère ce défi insurmontable pour un seul pays, pestant contre le manque de solidarité européenne.
(Maria Udrescu)